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Full text of "La politique française en Amérique--1861-1864--"

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LA 



POLITIQUE FRANÇAISE 

EN AMÉRIQUE 



PABIS. — IMP. SIMON P.AÇON ET COMP., RCF. d'eRFUP.TH, 1. 



LA 



POLITIQUE FRANÇAISE 

EN AMÉRIQUE 

— 1861-1864 — 



M. HENRY MO RE AU 



PARIS 

E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

TALAIS-ROYAL, 17-19, GALElilE d' ORLÉANS 

1864 



u» 



TO 



LA 



POLITIQUE FRANÇAISE 

EN AMÉRIQUE 



L'opinion publique, en France, s'est peu émue 

jusqu'ici de la guerre civile qui depuis près de trois 

ans désole l'Amérique septentrionale. Il semblerait, 

à voir cette indifférence, que nous pouvons impuné- 



1 Ouvrages à consulter : Vies de Washington et de Thomas 
Jefferson, par M. Cornelis de Witt, Paris, 1859 et 1861, 2 vol., 
Didier. — Les États-Unis en 1863, par M. John Bigelow, 
Paris, Hachette, 1863. — De V abolition de l'Esclavage, par 
M Augustin CochiH, Paris, 1861, 2 vol. — Les États-Unis et 

1 



G LA POLITIQUE FRANÇAISE 

ment demeurer les spectateurs éloignés, les témoins 
distraits d'une lutte regrettable sans doute, fâcheuse 
pour plusieurs de nos industries qu'elle prive de 
leurs matières premières, mais après tout locale, et 
sans influence sérieuse sur la marche générale des 
affaires. Cette quiétude pourtant est des moins justi- 
fiées. En effet, la crise américaine ne se borne pas 
à interrompre le magnifique développement d'un 
peuple encore à son berceau, elle intéresse au plus 
haut degré le commerce international, l'équilibre du 
monde entier, les principes mêmes de la civilisation 
chrétienne. 

Le gouvernement n'a pas partagé cette indiffé- 
rence. Dès le début des hostilités il a compris que 
de grands devoirs étaient imposés à la France. La 
nécessité d'une prompte pacification lui a même 
paru telle, qu'il n'a pas hésité à recommander soit 

la France, par M. Gh. Laboulaye, Paris, Dentu, 1862. — Le 
Mexique et les États-Unis, par M. H. Mercier de Lacombe, 
Douniol, 1863. — Le Mexique ancien et moderne, par 
M.Michel Chevalier, Paris, Hachette, 1865. — Affaires étran- 
gères. Documents diplomatiques, 1862, 1865, Paris, Impri- 
merie impériale, 1865. — William Seward, srcretary of State, 
Papers relating to Foreign affairs, communicaledtoCo?igress, 
December 1861, and 1862, 5 vol. Washington government 
Printmg office. — Our Foreign relations, a speech by Hon. Ch. 
Sumner, New-York Youngmen's republican Union, 1865. — 
Question américaine, par M. l'abbé de Harne, Bruxelles, 1862. 
— The french and american tarif f s compared, by Henry 
C. Carey, Philadelphia, 1861. 



EN AMERIQUE. 7 

aux autres puissances, soit aux parties belligérantes, 
les moyens qu'il croyait les plus propres à hâter le 
rétablissement de la paix, dût leur adoption en- 
traîner la dissolution immédiate de la grande fédé- 
ration fondée avec le concours de notre ancienne 
monarchie. L'insuccès de ces tentatives n'a jusqu'ici 
produit aucun découragement dans nos régions offi- 
cielles. La politique de la France, d'abord un peu 
indécise en apparence, s'affirme chaque jour avec 
une netteté qui inquiète les partisans de l'Union et 
réjouit ses adversaires. La persistance dansées des- 
seins préconçus est certainement le propre d'une 
grande politique, lorsque ces desseins ont été arrêtés 
en pleine connaissance de cause et que leur exécution 
ne révèle pas des inconvénients supérieurs aux avan- 
tages que l'on s'était promis. Si, au contraire, le 
plan qui a d'abord prévalu n'est pas fondé sur une 
saine appréciation de la situation, il importe d'en 
signaler les dangers au gouvernement et au pays. 



LA POLITIQUE FRANÇAISE 



II 



Le choix d'une politique est généralement déter- 
miné par des sympathies ou par des intérêts. Il faut, 
pour juger celle du gouvernement français en Amé- 
rique, examiner si elle s'est inspirée des sympathies 
ou des intérêts du*pays. 

Les sympathies de la France appartiennent évi- 
demment à la cause la plus juste et la plus favorable 
à la civilisation. A ce double titre, les États restés 
fidèles à l'Union peuvent seuls les revendiquer. 
Pourquoi, en effet, les États du Sud ont-ils rompu le 
pacte national et se sont-ils constitués en États Confé- 
dérés? Le simple exposé des faits démontre péremp- 
toirement qu'ils ont adopté cette ligne de conduite 
le jour où le jeu régulier des institutions constitu- 
tionnelles leur a retiré, avec la prépondérance, 
l'espoir de propager l'esclavage sur tout le continent 
américain. 



EN AMERIQUE. 9 

Au moment où la constitution fédérale fut votée 
(1787), la population des anciennes colonies an- 
glaises s'élevait a moins de quatre millions d'habi- 
tants, dont près de 700,000 étaient des esclaves, 
répartis inégalement entre les divers Etats 1 . Les 
illustres fondateurs de l'Union ne se dissimulaient 
point l'antagonisme que l'esclavage créerait entre 
les Etats où il tendait à s'accroître et ceux dont il 
était sur le point de disparaître 2 ; mais, préoccupés 
avant tout d'écarter les dissidences qui pouvaient 
compromettre leur œuvre à ses débuts, ils n'osè- 
rent trancher cette importante question et l'aban- 
donnèrent à la législature particulière de chaque 
État. Us s'efforcèrent, il est vrai, en respectant 
les droits acquis, d'empêcher l'esclavage de s'éta- 
blir au delà des limites où il existait déjà. Ainsi, 
en 1784, Jefferson présenta un plan pour le gou- 
vernement du territoire qui n'était pas compris 
dans les treize Etats primitifs et proposa que l'escla- 
vage y fût prohibé à partir de l'année 1800. Cette 
disposition, combattue par les Etats à esclaves, 
fut restreinte, aux termes d'une ordonnance votée 



1 L'esclavage existait alors dans tous les États, sauf le Massa- 
chusetts, où il avait été aboli en 1780. Toutefois la Virginie, le 
Maryland et Jes deux Garolines contenaient à eux seuls les cinq 
sixièmes de la population servile. 

2 « Je tremble pour mon pays, écrivait à ce sujet Jefferson, 
dès 1781, lorsque je songe que Dieu est juste. » 



10 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

en 1787, au territoire situe à l'ouest de POhio. En 
même temps, et dans le même esprit, la constitution 
conférait au Congrès le droit dont il a usé depuis, 
d'interdire la traite des nègres après l'année 1808. 
Toutefois la constitution sanctionnait, autant qu'il 
dépendait d'elle, le maintien des institutions parti- 
culières aux Etals esclavagistes, en contraignant les 
États libres à l'extradition des esclaves fugitifs. En 
outre, par une singulière inconséquence, elle accor- 
dait aux propriétaires d'esclaves un véritable pri- 
vilège politique, et décidait que les membres de la 
Chambre des représentants seraient répartis entre 
chaque État, selon le nombre respectif de leurs ha- 
bitants, en ajoutant au nombre total des personnes 
libres trois cinquièmes de toutes autres personnes. 
Par ce mode de répartition, un État qui comptait 
100,000 citoyens propriétaires de 500,000 esclaves 
avait droit au même nombre de représentants qu'un 
État de 400,000 habitants où l'esclavage n'existait 
pas et qui renfermait par conséquent trois fois plus 
de citoyens. 

Dans les États du Nord, l'influence des principes 
d'une civilisation véritablement chrétienne et la 
nécessité d'éloigner du travail libre des rapproche- 
ments dégradants entraînèrent l'extinction graduelle 
de l'esclavage. Dans les États du Sud, au coutraire, 
les progrès de la culture du coton augmentèrent la 
valeur du travail servile et portèrent les propriétaires 



EN AMÉRIQUE. M 

d'esclaves à demander aux institutions fédérales une 
protection plus efficace encore de leur institution 
particulière (peculiar institution). Dans ce but ils 
cherchèrent, en favorisant l'admission de nouveaux 
États à esclaves, à s'assurer la majorité au Sénat, qui 
a le veto sur toutes les lois votées par la Chambre 
des représentants, et partage avec le président le 
droit de faire les traités 1 . Jusqu'en 1819, l'accession 
des États à esclaves fut compensée par celle d'É- 
tats libres. A celte époque, l'admission du Missouri 
souleva les plus vives discussions. L'esclavage y 
serait-il toléré? Telle fut la question qui occupa 
plusieurs sessions du Congrès. Ceux qui la résolvaient 
négativement invoquaient les dispositions formelles 
de l'acte de 1 787. Les champions du Sud protestaient 
contre ces tendances restrictives et renforçaient leur 
argumentation de la menace de se séparer, si satis- 
faction ne leur était donnée. « On a allumé un in- 
cendie, s'écriait M. Cobb delà Géorgie, contre lequel 
toutes les eaux de l'Océan ne pourront pas prévaloir; 
une mer de sang suffira seule à l'éteindre. — On nous 
menace, répondait M. Tallmadge de New- York, 
d'une dissolution de l'Union, d'une guerre civile. 
Eh bien, soit! Mon existence n'est probablement pas 
plus assurée que celle d'aucun des citoyens qui m'é- 
coutent; mais tant que je vivrai, chacun de mes 

1 Chaque État nomme deux sénateurs au Congrès. 



12 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

jours sera consacré à la liberté de l'homme. S'il 
faut du sang pour éteindre l'incendie que j'aurai, 
bien à contre-cœur, contribué à allumer, sans hési- 
tation aucune, je donnerai tout le mien. » L'attitude 
des représentants des Etats du Nord ne fut pas à la 
hauteur de ce fier langage, et ils cédèrent. Le Mis- 
souri fut admis dans l'Union avec ses esclaves; il fut 
convenu toutefois que l'esclavage ne pourrait dé- 
sormais être établi au delà du 36° 30' de latitude. 

Cette concession, connue sous le nom de Com- 
promis du Missouri, a encouragé les prétentions du 
Sud. En 1832, la Caroline du Sud, mécontente d'un 
tarif voté par le Congrès, convoqua une convention 
qui annula ce tarif comme inconstitutionnel et me- 
naça de se retirer de l'Union si les autorités fédérales 
persistaient à percevoirles droits. Le président Jackson 
réprima ce mouvement avec autant de promptitude 
que d'énergie, sans se dissimuler les dangers de 
l'avenir, « Le tarif, disait-il, n'est qu'un prétexte: 
la désunion, l'établissement d'une Confédération du 
Sud, voilà l'objet réel. Le prochain prétexte sera la 
question des nègres ou de l'esclavage. » 

Les tentatives des Etats esclavagistes étaient d'ail- 
leurs presque toujours secondées par les autorités 
fédérales, généralement dévouées aux intérêts du 
Sud, et dont la condescendance se fondait, soit sur 
une connivence avouée, soit sur la crainte de provo- 
quer la rupture de l'Union. 



EN AMERIQUE. 15 

Ne pouvant se dégager encore des entraves que leur 
imposait le compromis du Missouri, les esclavagistes 
détournèrent momentanément leurs visées des terri- 
toires du nord-ouest et s'appliquèrent à créer des 
Etats à esclaves sur les côtes du golfe du Mexique pour 
les annexer à l'Union. Ils pensaient avec raison que 
l'amour-propre national, flatté par ces agrandisse- 
ments, aveuglerait la majorité des États libres au 
point de lui celer les fâcheuses conséquences de pa- 
reilles conquêtes. Leurs efforts se portèrent d'abord 
sur leTexas, province du Mexique, presque inhabitée, 
limitrophe de la Louisiane. En quelques années, des 
bandes de colons, partis des États du Sud avec leurs 
esclaves, s'y établissaient, profitaient de la déplorable 
administration traditionnelle au Mexique, depuis sa 
séparation d'avec l'Espagne, pour proclamer l'indé- 
pendance de cette province, repoussaient les forces 
mexicaines et réclamaient leur annexion aux États- 
Unis. Le Sénat, peu soucieux de provoquer une guerre 
avec le Mexique et de renforcer le parti esclavagiste 
dans son propre sein, refusa d'abord son adhésion; 
mais ce parti , aidé par les autorités fédérales , 
réussit à enlever au Congrès le vote qui admettait le 
Texas, et lui reconnaissait même la faculté de se 
diviser de plein droit en cinq États, lorsque sa popu- 
lation comporterait ce fractionnement, et par consé- 
quent d'augmenter de dix membres le parti esclava- 
giste au Sénat. Le général Hamilton, de la Caroline 



1 i LA POLITIQUE FRANÇAISE 

du Sud, avait donc le droit de dire que cette transac- 
tion « assurait au Sud un Gibraltar. » 

Cuba avec ses riches plantations et ses nombreux 
esclaves éveillait toutes les cupidités des hommes du 
Sud, qui en méditèrent la conquête. Sous leur patro- 
nage, et avec la connivence du président Fillmore, 
une bande de flibustiers s'embarquait, en 1 851 , à la 
Nouvelle-Orléans, et envahissait cette île; mais cette 
expédition n'aboutit qu'à la capture et à l'exécution de 
son chef Lopez. L'administration du président Pierce 
(1855-1857) continua cette politique. Contrairement 
aux usages diplomatiques, ses trois représentants 
en Angleterre, en France et en Espagne, MM. Mason 
Buchanan et Soulé, se réunirent à Ostende et y lancé 
rent une sorte de manifeste dans lequel ils annon 
çaient l'intention de proposer à l'Espagne 120 mil 
lions de dollars, soit 600 millions de francs, pour 
l'achat de Cuba. Si l'Espagne refusait son agrément à 
ce honteux marché, les Etats-Unis avaient, selon ces 
étranges diplomates, le droit de s'emparer de l'île. 
« Il est parfaitement clair, disaient-ils , pour tout 
homme qui réfléchit, que, par sa position géogra- 
phique, Cuba nous appartient naturellement... Si 
l'Espagne, sourde à la voix de son propre intérêt et 
poussée par un orgueil aveugle et un faux sentiment 
d'honneur, refuse de vendre l'île de Cuba aux États- 
Unis, alors, par toutes les lois humaines et divines, 
nous aurons le droit de l'arracher à l'Espagne si nous 



EN AMÉRIQUE. 15 

en avons le pouvoir. » Jamais, on peut le dire, la 
théorie du droit du plus fort n'a été professée avec 
autant d'impudence que par ces démocrates esclava- 
gistes. 

En même temps un autre flibustier, William Wal- 
ker, s'efforçait de mettre à exécution le programme 
d'Ostende. Avec une flottille organisée dans les ports 
du Sud il opérait une descente sur le territoire de 
Nicaragua, y installait un gouvernement militaire 
qui fut reconnu par le président Pierce, et se dispo- 
sait à envahir Cuba , lorsqu'il fut honteusement 
chassé par les habitants de l'Amérique centrale. 
M. Buchanan, devenu président de la république, 
songea naturellement à se procurer les moyens d'ap- 
pliquer son programme; mais le Congrès rejeta une 
proposition qui lui fut faite en 1 859, par M. Slidell, 
aujourd'hui envoyé des confédérés en France, pro- 
position tendante à allouer au président « une somme 
de 50 millions de dollars (150 millions de francs) 
pour être dépensée, suivant son jugement, » dans 
l'intérêt de l'acquisition de Cuba. 

Pendant qu'ils poursuivaient ces diverses campa- 
gnes, en dehors des frontières de l'Union, les parti- 
sans de la cause esclavagiste, irrités des démonstra- 
tions abolitionnistes faites au Nord, effrayés par les 
progrès de l'idée de l'émancipation de la race noire 
en Angleterre et en France, travaillaient à poser 
l'esclavage comme la base de la société américaine* 



10 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

Ainsi, ils furent sur le point d'obtenir du Congrès 
une loi interdisant la circulation des publications 
anti-esclavagistes par la poste. La Chambre des re- 
présentants adopta même pour règle, pendant plu- 
sieurs sessions, « que tous mémoires, pétitions ou 
résolutions relatives à l'esclavage seraient déposés 
sur le bureau et qu'on ne s'en occuperait plus autre- 
ment. » 

L'annexion du Texas avait entraîné une guerre 
avec le Mexique, que termina l'acquisition, moyen- 
nant une indemnité pécuniaire, de deux immenses 
territoires uniquement peuplés par des tribus in- 
diennes, la Californie et le Nouveau-Mexique. Ce 
changement de maîtres fut la fortune de la Californie, 
qui compta bientôt assez d'habitants pour se donner 
une constitution et réclamer son admission au rang 
d'État. Comme cette constitution rejetait l'esclavage, 
la demande de la Californie souleva la plus vive oppo- 
silion de la part des Etats du Sud. Les législateurs 
de la Caroline du Sud et du Mississipi provoquèrent 
la réunion d'un congrès méridional chargé de pré- 
parer un gouvernement « des Etats-Unis du Sud. » 
M. Calhoun, chef du parti esclavagiste, déclara 
dans le sein même du Congrès qu'il ne voyait d'autre 
remède au mal que le rejet de la demande de la Cali- 
fornie, et la modification de la constitution fédérale, 
par la création de deux présidents, l'un pour les États 
libres, l'autre pour les États à esclaves, sans le con- 



EN AMÉRIQUE. 17 



seulement desquels aucune loi ne pourrait être pro- 



mulguée. 



L'agitation fut momentanément calmée par l'a- 
doption du compromis Clay, (ainsi désigné du nom 
de son auteur), qui admettait la Californie comme 
État libre, réservait à la population du Nouveau- 
Mexique et de l'Utali le soin de décider de l'établisse- 
ment de l'esclavage dans ces deux territoires, et 
ajoutait aux dispositions de la Constitution relatives 
aux esclaves fugitifs une loi sur leur arrestation et 
leur extradition, aussi rigoureuse qu'offensante pour 
les Étals libres (1851). Trois ans plus tard (1854), 
les Etats du Sud montraient de nouvelles exigences, 
et obtenaient, au mépris du compromis du Missouri, 
que l'esclavage pût être encore introduit dans les ter- 
ritoires du Kansas et de Nebraska, situés au nord de la 
limite extrême fixée par ce compromis. En 1858, le 
président Bucbanan pesait de toute son influence sur 
le Congrès pour déterminer l'adoption d'une consti- 
tution esclavagiste frauduleusement votée par une 
minorité du peuple du Kansas, et cherebait en même 
temps à faire revivre la traite des nègres. Malgré 
l'échec d'une motion de M. Slidcll, destinée à amener 
la rupture du traité conclu avec l'Angleterre pour la 
répression de cet odieux trafic, il soulevait de telles 
difficultés, au sujet de la pratique du droit de visite, 
que, dans l'intérêt de la paix, le cabinet britanni- 
que renonça temporairement à l'exercice de ce droit 



18 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

et accorda de la sorte une véritable immunité à l'im - 
portation des noirs en Amérique. 

La tendance chaque jour plus accusée des autorités 
fédérales à se faire, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, 
l'instrument des passions esclavagistes, avait provo- 
qué, dans les États libres, la formalion d'un parti 
qui ne voyait de remède vraiment efficace aux dan- 
gers de la situation que celui même qu'offrait la 
Constitution, l'élection d'un président contraire à 
l'extension de l'esclavage. Les commencements de ce 
parti furent des plus modestes. À l'élection présiden- 
tielle de 1840, il obtint seulement 7,609 voix. En 
1844, le nombre de ses suffrages n'était encore que 
de 62,200. En 1848, il se grossissait sous le nom de 
'parti du sol libre (Free soilers), de tous les démo- 
crates exclus des rangs de leur propre parti, comme 
opposés à l'extension de l'esclavage, aussi son can- 
didat avait-il 291,265 voix. Dès lors ce parti pro- 
gressa assez rapidement pour porter, en 1855, l'un 
des siens à la présidence de la Chambre des repré- 
sentants, et l'y faire arriver après plus de cent tours 
de scrutin. Ce succès était de nature à inspirer aux 
partisans du sol libre, qui avaient pris le nom de ré- 
publicains, les plus grandes espérances pour l'élec- 
tion présidentielle de 1856. Ils avaient choisi pour 
candidat M. John Frémont. Les États du Sud cher- 
chèrent encore une fois à détacher un grand nombre 
des voix destinées à leur adversaire en recourant à 



EN AMÉRIQUE. 10 

leur syslème habituel d'intimidation, ce Foulez aux 
pieds la eonstitution des Etals-Unis, s'écriait un de 
leurs représentants, M. Brooks ; formez une con- 
fédération méridionale dont chaque membre sera 
un Etat à esclaves. Si Frémont est élu, je suis d'avis 
que le peuple du Sud se lève dans sa majesté, au- 
dessus des lois et des magistrats, saisissant le pouvoir 
de ses propres mains et posant la forte main des 
hommes libres du Sud sur le trésor et les archives 
du gouvernement. » M. Frémont eut 1,541 ,000 voix, 
soit seulement 400,000 voix de moins que M. Bu- 
chanan, dont nous avons indiqué les dispositions 
si éminemment favorables à la cause du Sud. La 
signification de ce chiffre n'échappa point aux escla- 
vagistes, dont le recensement de 1860 vint encore 
accroîlreles appréhensions. En effet, la progression 
de la population dans les États libres avait été telle, 
qu'elle nécessitait entre les divers États une nouvelle 
répartition des représentants par laquelle les deux 
tiers de la représentation revenaient forcément aux 
États libres. Prévoyant dès lors le jour prochain où 
le pouvoir échapperait à leur parti, les ministres de 
M. Buchanan employèrent leur autorité à désorgani- 
ser l'Union et à préparer l'établissement d'une con- 
fédération du Sud. L'élection présidentielle de 1860 
fut le signal du coup d'État. M. Abraham Lincoln, 
aujourd'hui président des États-Unis, candidat répu- 
blicain, avait obtenu 1,857,610 voix contre 847,952 



2!) LA POLITIQUE FRANÇAISE 

données à M. Breckenridge, candidat esclavagiste l . 
Les États du Sud, encouragés par la connivence de 
M. Buchanan et de ses ministres, profitèrent des quatre 
mois qui séparaient l'élection du nouveau président 
de son installation pour effectuer leur sécession et 
la rendre, autant qu'il dépendrait d'eux, irrévocable. 
Une convention convoquée par la législature de la 
Caroline du Sud s'assembla le 17 décembre 1860 et 
adopta le 20 une ordonnance de sécession. L'exemple 
de la Caroline du Sud fut suivi successivement par 
le Missouri le 9 janvier 1861, la Floride le 10, l'Ala- 
bama le 11 , la Géorgie le 19, la Louisiane le 26 et le 
Texas le 1 er février 2 . Dans ces divers États les pro- 
priétés fédérales, les arsenaux maritimes et les forts 
furent saisis par les séparatistes. Seule, la petite gar- 
nison du fort Sumter, qui commande l'entrée du port 
de Cbarleston, resta fidèle, malgré le refus du 

1 Voici le décompte des voix à la dernière élection présiden- 
tielle : M. Lincoln, candidat républicain, a en 1,857,610 voix; 
M. Douglas, démocrate, 1,565,976; M. Breckenridge, esclava- 
giste, 847,952, et M. Bell, candidat unioniste constitutionnel, 
590,650. 

2 La Convention de l'État de Virginie prononça la séparation 
le 19 avril, et fut imitée par celle du Tennessee. L'Arkansas se 
sépara le 6 mai, la Garo'ine du Nord le 21. Le Missouri et le 
Kentucky adoptèrent la neutralité. 11 convient de remarquer que 
le nombre des États confédérés n'a jamais dépassé onze, et que le 
Tennessee oriental et la Virginie occidentale sont toujours de- 
meurés fidèles à l'Union. 



EN AMERIQUE. 21 

président et de ses ministres de ravitailler la 
place. 

Lorsque, en 1852, les principaux personnages delà 
Caroline du Sud avaient tenté de se séparer, le pré- 
sident Jackson les avait avertis qu'au premier acte 
de révolte flagrante ils seraient pendus sans merci. 
Les autorités fédérales suivirent une règle toute dif- 
férente. Par l'ordre du ministre de la guerre l'ef- 
fectif de l'armée, qui n'était alors que de 20,000 
hommes, avait été dispersé dans les parties les plus 
reculées de la république ; les forces navales étaient 
disséminées dans les stations étrangères, et des quan- 
tités considérables d'armes et de munitions avaient 
été transportées du Nord au Sud. Un congrès put 
donc se réunir impunément à Montgommery (Ala- 
bama) le 14 février, y constituer c< le Gouvernement 
des États Confédérés d'Amérique » et choisir pour 
président M. Jefferson Davis, ministre de la guerre 
sous la présidence, de M. Polk, et pour vice-prési- 
dent M. Alexandre Stephens de la Géorgie. Enfin, 
le 12 avril, la guerre civile commença par le bom- 
bardement et la prise du fort Suinter. 

Le résumé historique que nous venons de faire 
prouve catégoriquement que l'insurrection des Etats 
du Sud n'a d'autre cause que l'esclavage. C'est aussi 
ce que constatent tous les documents officiels con- 
temporains de la séparation. Dans une dépêche 
adressée, le 15 décembre 1860, à lord JohnRussell, 



22 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

lord Lyons, qui représente l'Angleterre à Washing- 
ton avec autant de tact que de dignité, retraçait en 
ces termes les mouvements de l'opinion publique 
dans les États du Sud : 

c< Je crains qu'il n'y ait que peu de modération à 
attendre de la part des Etats cotonniers... Ils sem- 
blent croire que la nécessité d'oblenir des approvi- 
sionnements suffisants de coton oblige toute l'Eu- 
rope et spécialement la Grande-Bretagne à les traiter 
suivant les conditions qu'ils feront... Plusieurs des 
hommes qui dirigent le mouvement parlent même 
ouvertement de faire revivre la traite. Actuellement 
une tentative de ce genre serait immédiatement ré- 
primée par les forces réunies du Nord, de la Grande- 
Bretagne et de l'Europe coalisée; mais, d'un autre 
côté, il serait extrêmement difficile d'amener les 
États à esclaves à renoncer, en principe, au droit de 
faire le commerce des noirs, ou de les amener 5 
prendre, par voie de traité, des engagements à ce 
sujet. Tout engagement de ce genre serait considéré 
par eux comme l'aveu qu'ils sont dans leur tort sur 
la question qui, dans leur débat avec le Nord, en- 
flamme leurs passions à un tel point qu'ils ont perdu 
la vue de la raison. Comment pourraient-ils s'en- 
gager eux-mêmes à ne pas étendre à un plus grand 
nombre d'Africains les bienfaits de l'esclavage, qu'ils 
considèrent comme étant ordonné par Dieu pour le 
bonheur et l'amélioration de la race nègre? » 



EN AMÉRIQUE. 25 

L'exposé des motifs de l'ordonnance de sécession 
votée par la convention de la Caroline du Sud arti- 
cule comme griefs principaux : « L'élévation à la 
haute dignité de président des Etats-Unis d'un 
homme dont les opinions et les desseins sont con- 
traires à l'esclavage, » et ce fait, que dans quatorze 
des Etats « l'esclave fugitif est déchargé de son tra- 
vail. » Pour conjurer le danger, M. Buchanan, dans 
son message présidentiel de décembre 1860, ne voit 
d'autre remède qu'un amendement à la Constitution 
qui rassure les propriétaires d'esclaves, reconnaisse 
expressément leur propriété, autorise l'esclavage 
dans tous les territoires jusqu'à leur admission au 
rang d'Etat, sanctionne la poursuite des esclaves 
fugitifs dans les Etats libres, et annule comme con- 
traire à la Constitution toute loi locale modifiant 
l'exercice de ce dernier droit. « Pourquoi, disait-il, 
règne-t-il aujourd'hui un mécontentement si uni- 
versel? Pourquoi l'union des Etats, qui est la source 
de ses bénédictions, est-elle menacée de destruc- 
tion? L'immixtion prolongée et sans ménagement 
du peuple du Nord dans la question de l'esclavage a 
produit à la fin ses conséquences naturelles... J'ai 
depuis longtemps prévu et signalé à mes concitoyens 
le danger qui est maintenant imminent. Ce danger 
ne provient pas seulement de la prétention du Con- 
grès à exclure des territoires l'esclavage; il ne pro- 
vient pas seulement des efforts de différents États 



24 LA rOLITIQUE FRANÇAISE 

pour entraver l'exécution de la loi des esclaves fugi- 
tifs... Le danger immédiat naît surtout du fait que 
la violente et incessante agitation de la question de 
l'esclavage dans tout le Nord, pendant le dernier 
quart de siècle, a enfin exercé son influence maligne 
sur les esclaves, et leur a inspiré de vagues notions 
de liberté. Au Sud, la sécurité ne règne plus autour 
du foyer domestique... Si l'appréhension augmente, 
la désunion deviendrait nécessaire 1 . » Lord John 
Russell flétrissait en ces termes le langage et les 
propositions du président Buchanan : «Ce n'est pas 
sans surprise, je l'avoue, que j'ai lu le message du 
président. Il pose certaines conditions comme pou- 
vant seules préserver la grande confédération des 
États-Unis de se rompre. En agissant ainsi, le prési- 
dent a paru préparer l'apologie préalable de la séces- 
sion. Si ces conditions étaient telles que les Étals du 
Nord pussent vraisemblablement les accepter, le 
message pourrait être considéré comme un message 
de paix; mais il me semble très-peu probable que 
les États du Nord se soumettent maintenant, au mo- 
ment de leur triomphe, et en ayant une grande ma- 
jorité de républicains dans leurs assemblées, à des 
conditions que, pendant plusieurs années de débats, 
ils ont rejetées ou éludées 2 . » Le Congrès de Wa- 



Message du président Buchanan. 

Dépêche de lord Rus-ell à lord Lyons, 20 décembre 1860. 



EN AMERIQUE. 25 

shington ayant refusé de déférer aux conseils de 
M. Buchanan et de faire de l'esclavage une institu- 
tion fédérale, le congrès de Montgommery en a fait 
une institution confédérée : a Les Étals confédérés, 
lisons-nous dans leur Constitution, peuvent acquérir 
de nouveaux territoires. Dans ces territoires l'insti- 
tution de l'esclavage africain, telle qu'elle existe ac- 
tuellement dans les États confédérés, sera reconnue 
et protégée par le Congrès et par le gouvernement 
territorial. » Cette disposition a été commentée, peu 
de jours après son adoption, par M. Stephens, vice- 
président de la Confédération. 

« Noire Constitution nouvelle vient enfin de ré- 
soudre toutes les questions importantes qui se rap- 
portaient à nos institutions particulières. L'escla- 
vage a été la cause immédiate de la dernière rup- 
ture et de la révolution actuelle. Jefferson avait bien 
prévu que sur cet écueil se briserait un jour la 
vieille Union. 11 avait raison... L'idée dominante 
admise par lui et par la plupart des hommes d'État 
de son temps a été que l'esclavage de la race afri- 
caine était une violation des droits delà nature... 
Mais ces idées étaient fondamentalement fausses; 
elles reposaient sur l'égalité des races. C'était une 
erreur; les fondements de l'édifice reposaient sur le 
sable. Notre nouveau gouvernement est basé sur des 
idées toutes contraires. Ses fondations sont placées, 
sa pierre d'angle repose sur celte grande vérité, que 



20 LA. 10LITIQUE FRANÇAISE 

le nègre n'est pas l'égal du blanc, que l'esclavage, 
la subordination à la race supérieure est sa condi- 
tion naturelle et morale. Notre gouvernement est le 
premier dans l'histoire du monde qui repose sur 
cette grande vérité physique, philosophique et mo- 
rale... Le nègre, en vertu de sa nature, et par suite 
de la malédiction de Cham, est fait pour la position 
qu'il occupe dans notre système. Cette pierre que 
ceux qui bâtissaient ont rejetée est devenue la pierre 
angulaire (corner stone) de notre nouvel édifice. » 

Les hommes d'Élat de la Confédération n'ont pas 
tardé à comprendre que celte argumentation, peu 
faite pour leur gagner les sympathies de l'Europe 
et surtout celles de la France, embarrasserait leurs 
avocats du dehors; aussi, deux mois après, les 
voyons-nous tenir un langage entièrement différent. 
Comme ils ont réussi jusqu'à un certain point à 
donner le change à l'opinion publique, nous croyons 
devoir les suivre sur le terrain où ils se sont efforcés 
d'égarer la discussion. 

Il leur était difficile d'invoquer la légalité qui les 
condamnait, car leur séparation était la violation 
flagrante du pacte fédéral ; ils ont donc prétendu 
qu'ils n'avaient d'autre ressource que l'insurrection 
pour se soustraire à l'application de tarifs protec- 
teurs établis à leur préjudice dans l'intérêt exclusif 
des États du Nord. Us n'ont même pas craint de faire 
valoir ce prétexte effronté auprès de lord John Rus- 



EN AMÉRIQUE. 27 

sell, si bien informé par lord Lyons de la véritable 
cause de la sécession. « Samedi dernier, écrivait le 
secrélaire d'Etat anglais, le 11 mai 1861, j'ai reçu 
chez moi (at my housc) MM. Yancey, Mann et Rost, 
députés par la Confédération du Sud pour obtenir 
sa reconnaissance comme État indépendant. L'un de 
ces messieurs, parlant pour les autres, s'est étendu 
sur les causes qui ont amené les États du Sud à se sé- 
parer des États du Nord. «La principale de ces causes, 
a a-t-il dit, n'est pas l'esclavage, mais bien le prix 
« élevé que, dans l'intérêt des manufactures du Nord, 
« le Sud est obligé de payer pour les objets manufac- 
« turiers qu'il leur demande 1 .» Or, les tarifs, qui à 
cette époque protégeaient à la fois les usines de la 
Pensylvanie et les fabriques de sucre de la Louisiane, 
avaient été votés, sous la présidence de M. Buchanan, 
non- seulement par les représentants des États manu- 
facturiers, mais par ceux des États agricoles du Nord- 
Ouest et même du Sud, dont les intérêts s'opposaient 
à toute restriction exagérée apportée au commerce 
international. L'ordonnance de sécession votée par 
la convention de la Caroline ne fait nulle mention 
de ce grief, dont M. Stephens, actuellement vice- 
président des Etats confédérés, démontrait l'inanité 
huit jours après l'élection de M. Lincoln. « Mon 
ami M. Tombs, disait-il, a fait valoir, comme l'un 

1 Dépêche de lord Russell à lord Lyons du 11 mai 1 801 . 



28 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

des motifs secondaires qui doivent déterminer le Sud 
à la séparation, la question du tarif : quelques mots 
doivent suffire pour faire justice de ce grief. Lorsque 
je suis entré dans la vie politique en 1852, la Caro- 
line du Sud menaçait de se retirer de l'Union pour 
une question de tarif. Mais la difficulté fut aplanie, 
et nous n'avons eu, depuis 1855, au sujet du tarif, 
aucun motif de plainte. Le tarif actuel (celui de 
1857) a été voté par la Caroline du Sud aussi bien 
que par le Massachusetts. Il est donc inexact de dire 
que le Sud est obligé de payer des droits arbitraires 
imposés par le Nord, puisque les représentants du 
Massachusetts à l'unanimité se sont prêtés à abaisser 
les droits autant que les hommes d'Etat du Sud 
Font désiré 1 . » 

Il fallait trouver un autre motif; on a parlé alors 
d'une question de nationalité, et M. Gladstone, chan- 
celier de l'échiquier anglais, fort expert en pareille 
matière, a fourni à cette prétention une formule plus 
ingénieuse que sincère. Le Nord, répète-t-on d'après 
lui, combat pour la suprématie, le Sud pour V indé- 
pendance. Or, depuis l'origine de l'Union, les termes 
de l'antagonisme entre le Nord et le Sud sont préci- 

1 Les États-Unis d'Amérique en \ 865, par John Bigelow, 
p. 142. Ceux de nos lecteurs qui voudront se l'aire une idée du 
progrès des États-Unis trouveront dans ce livre intéressant les 
détails les plus complets en même temps que les plus authen- 
tiques. 



EN AMÉRIQUE. 29 

sèment le contraire de ceux indiqués par M. Glad- 
stone. Les deux grandes fractions de l'Union, comme 
tous les partis dans les Etats libres, se sont disputé 
la suprématie. Mais le Sud, dont la part dans les 
charges fédérales était de beaucoup inférieure aux 
dépenses que l'Union s'imposait sur son territoire, le 
Sud 5 disons-nous, n'a jamais été opprimé. C'est ce 
que déclarait M. Stephens, dans le discours dont 
nous avons déjà donné des extraits. « Je ne suis pas, 
disait-il, de ceux qui croient que l'Union nous a été 
funeste. Où trouverez-vous soit en Europe, soit en 
Asie, ou soit dans le reslede l'Amérique, un gouver- 
nement qui ait, dans tous les temps depuis qu'il 
existe, et dans toutes les circonstances, protégé plus 
efficacement les libertés du peuple; je dirai même 
qu'à mon avis nous avons trop de liberté, nous avons 
une trop grande abondance de biens dont nous som- 
mes indignes. » D'ailleurs, comment le Sud aurait-il 
été opprimé, puisque jusqu'à l'élection du président 
Lincoln la direction des affaires fédérales a été 
constamment entre les mains de ses hommes d'Etat 
et qu'il s'est séparé avant même que l'administra- 
tion nouvelle eût fonctionné et lui eût donné par ses 
actes le moindre prétexte à une violation aussi for- 
melle de la légalité? 

Nous comprenons à merveille que ceux de nos 
journaux qui ont pour principe de s'incliner devant 
le triomphe de la violence et de l'astuce aient un 



50 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

médiocre souci de la légalité, mais nous ne saurions 
nous expliquer ce sentiment chez ceux qui profes- 
sent avec abnégation et talent le culte du droit. Nous 
recherchons vainement les titres qui peuvent accré- 
diter auprès d'eux ce président de république infi- 
dèle à ses engagements les plus solennels, ces mi- 
nistres traîtres à leur mandat, ces généraux qui ont 
suborné l'armée qu'ils devaient diriger dans la voie 
de l'honneur et du devoir, en un mot, les champions 
de la cause esclavagiste? Ceux qui sont particulière- 
ment attachés aux idées monarchiques, ne peuvent 
se réjouir, à bon escient, de voir la grande républi- 
que américaine en proie aux convulsions de la guerre 
civile. En effet, quand même, contrairement à toutes 
nos espérances, elle devrait y succomber, nous avons 
peine à démêler le profit qu'en retirerait le principe 
de la monarchie. La violation de la légalité et l'in- 
surrection sont, à notre sens, des désordres aussi 
blâmables dans un Etat républicain que dans une 
monarchie. 

Quelle affinité existe donc entre les Etats confédé- 
rés et la France? On l'a cherchée dans une préfen- 
due communauté d'origine et de religion. Si nous 
devons en croire ses partisans, le Sud serait habile 
par une population française et catholique qui dé- 
fendrait sa nationalité et sa religion contre les empié- 
tements d'une population anglaise et protestante. La 
preuve de celte allégation serait dans l'aptitude mi- 



EN. AMÉRIQUE. 31 

litaire révélée, dès le début des hostilités, parles ar- 
mées sécessionnisles, dans les noms de certains de 
leur généraux, et dans ce fait, que la Louisiane, l'un 
des Etats confédérés, est une ancienne colonie fran- 
çaise ; notre amour-propre national serait donc 
grandement intéressé aux succès d'une cause que 
tant de liens nous rattachent. Au travers de cette 
fantasmagorie nous n'apercevons qu'une seule chose 
vraie, la valeur des armées du Sud sur les champs de 
bataille et la supériorité qui en est résultée pour elles 
au début de la guerre. Mais cette supériorité prove- 
nait uniquement de ce que les populations du Sud 
étaient les plus aguerries. Elles fournissaient presque 
seules le noyau de l'armée fédérale, qui s'y recrutait 
dans la classe dite des petits blancs, hommes trop 
pauvres pour se dispenser du travail, et que cepen- 
dant l'orgueil de caste éloignait de fout métier, en 
raison de la déconsidération jetée sur le travail par 
l'esclavage. Les cens du Nord ont dû au contraire 
faire leur apprentissage militaire; leur patience et 
leur patriotisme ont été à la hauteur des circon- 
stances, et les armées fédérales ont fini par conqué- 
rir peu à peu le prestige qui d'abord leur avait 
manqué. 

Quant aux noms de certains officiers supérieurs 
de l'armée confédérée, ils permettent, il est vrai, de 
supposer que ceux qui les portent ont eu des ancêtres 
fiançais. Mais le même phénomène se produit dans 



52 LA l'OLITIQUE FRANÇAISE 

les deux armées, et la liste de leur état-major pré- 
sente une bigarrure de noms rappelant les diffé- 
rentes parties de l'Europe qui ont donné aux Étals- 
Unis leur population actuelle. 

La Louisiane, il est vrai, a été une colonie fran- 
çaise ; toutefois l'Etal ainsi nommé aujourd'hui n'est 
qu'une fraction de nos anciennes possessions, qui 
s'étendaient entre le Mississipi, le golfe du Mexique, 
la rivière Rouge, l'océan Pacifique et l'Amérique an- 
glaise, et sont subdivisées actuellement en huit États 
ou territoires, dont plusieurs sont restés fidèles à la 
cause de l'Union l . L'ancienne Louisiane, lorsqu'elle 
fut abandonnée par Bonaparte, ne comptait pas plus 
de 60,000 habitants de race européenne, et, immé- 
diatement après l'avoir acquise, le gouvernement 
fédéral se préoccupa d'y consolider son pouvoir en 
noyant la population d'origine française dans le flot 
de l'émigration. «Il nous faudra envoyer là, écrivait 
Jefferson en 1807, pour y changer la majorité, trente 



1 En 1804, le Congrès divisa l'ancienne Louisiane en deux 
territoires, celai de la Nouvelle-Orléans, qui est la Louisiane 
actuelle, et celui de la Louisiane qui comprenait tout le pays au 
nord et à l'ouest de la Nouvelle-Orléans avec Saint-Louis pour 
capitale. En 1812, le territoire delà Nouvelle-Orléans fut admis 
comme État dans l'Union sous le nom de Louisiane, et l'autre 
territoire fut appelé Missouri. C'est dans ce territoire que se for- 
mèrent successivement les États du Missouri (1819), d'Àrkansas 
(1856), d'Iowa (1846), de Kansas (1860) et les territoires in- 
diens de Nebraska et de Minnesota. 



EN AMÉRIQUE. 55 

mille volontaires nés et recrutés chez nous. Gela 
augmentera assez la population pour nous permet- 
tre de transformer le territoire en Etat, en État amé- 
ricain, non en État français. Gela ne dorera point sans 
doute la pilule aux Français; mais, apparemment, 
en faisant celte acquisition, nous avons eu en vue 
notre bien autant que le leur 1 . » Le vœu de Jefferson 
a été exaucé, et le recensement de 1860 accusait dans 
les États ou territoires constitués clans l'ancienne 
Louisiane une population de 2,510,514 habitants, 
où les éléments d'origine française n'entrent que 
dans une proportion assez minime. 

D'ailleurs les sympathies de la France appartien- 
nent avant tout à ceux de ses enfants qui ont conservé 
leur nationalité. Or, le nombre de nos nationaux éta- 
blis dans les États libres est très-supérieur à celui des 
Français fixés dans les États à esclaves 2 . 

La communauté de religion qu'invoquent les 
défenseurs du Sud n'existe pas davantage. 

Les institutions fédérales ont toujours efficacement 
protégé le catholicisme. Au commencement de 
notre siècle, l'ordre des jésuites, proscrit partout, 
trouvait un asile en Amérique, et obtenait la trans- 
formation de son collège de Georgetown en uni- 

1 Thomas Jefferson, parCornélis de Witt, p. 279, 
- 55,810 Français sont établis dans les États libres, contre 
18,170 dans les Etats à esclaves. Nous comptons 12,519 natio- 
naux dans l'État de New-York contre I 1,552 dans la Louisiane. 



54 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

versiléavec pouvoir de conférer les degrés dans toutes 
les facultés. Le gouvernement ne voyait « dans ces 
religieux que les propagateurs d'un morale utile à la 
société et à l'instruction de la jeunesse 1 . » Le catho- 
licisme est devenu la communion chrétienne la plus 
nombreuse aux Etats-Unis, il figure en tête du tableau 
des différents cultes dressé lors du recensement de 
1860 avec 5,177,140 fidèles, 2,517 églises et 
2,517 prêtres répartis entre 46 diocèses et 4 vica- 
riats apostoliques. Ces progrès se sont surtout aecom- 
plisdans les Etats du Nord. Si le catholicisme a beau- 
coup d'adhérents en Louisiane, il n'a qu'une exis- 
tence nominale dans la Virginie, les deux Carolines, 
la Géorgie, la Floride, l'AlabamaetleMississipi, c'est- 
à-dire dans les Etats qui forment le dernier boule- 
vard de la sécession. Il y a à peine quelques églises 
dans les États où les passions séparatistes se sont 
soulevées avec le plus d'énergie. En 1850, les seize 
Élats à esclaves ne contenaient que 551 églises, c'est- 
à-dire seulement quinze de plus que les deux Etal s 
libres de New-York et de Pensylvanie. La ville de 
New-York, qui, il y a soixante ans, ne comptait pas 
un millier de catholiques, en a m untenant plus de 
200,000, soit le quart de sa population totale. Aussi 
les évêques des Etats-Unis qui ont pris part en 1862, 
à la grande manifestation de l'épiscopat catholique 

1 Barbé-Marbois, Histoire de la Louisiane, p. (57. 



EN AMERIQUE. 55 

autour du Saint-Siège menacé, écrivaient-ils avec 
raison : « Si les évêques américains eussent parlé 
de la liberté qui règne dans leur pays, c'eût été pour 
bénir Dieu de la facilité qu'ils y trouvent pour faire 
le bien \ » 

En outre, pendant que le clergé catholique, en 
Europe, condamnait l'esclavage 2 , n'avons-nous pas 
vu les ministres des diverses communions protes- 
tantes s'en faire les ardents panégyristes dans les 

1 L'idée si noblement exposée par les évêques américains a 
pour organe principal aux États-Unis le Brownson's Quaterly 
Review, qui, malgré tant de tristes délections, défend avec cou- 
rage et talent l'alliance du catholicisme et de la liberté dans la 
société moderne. 

M. l'évêque d'Orléans, que l'on trouve toujours sur la brèche 
lorsqu'il s'agit de défendre une noble cause, a adressé, le 6 avril 
1862, une lettre à son clergé sur l'esclavage, qui montre com- 
bien le catholicisme devrait déplorer le triomphe du Sud. L'o- 
pinion de l'illustre évêque est d'ailleurs celle de l'épiscopat et de 
son chef; c'est ce qu'établit péremptoirement le passage suivant 
de cette lettre : « Mes vénérés confrères, les évêques de la province 
de Bordeaux, réunis en concile de la Rochelle en 1855, avec les 
évêques nouveaux des colonies, tous ont, après l'émancipation 
des esclaves dans les possessions à la France, prononcé cette 
solennelle déclaration approuvée parle Saint-Siège ! •< L'Église 
« catholique a toujours déploré le dur esclavage dans lequel on 
« retenait une multitude d'hommes, au grand détriment de leur 
« âme, et elle n'a cessé de travailler à remédier à un si grand 
« mal. » Je mets sous la protection de ces belles paroles et de 
tant d'autres paroles apostoliques le vœu ardent que je forme 
pour que ce dur esclavage cesse enfin sur toute la surface des 
terres chrétiennes. » 



50 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

Etals du Sud? Nous empruntons à M. Laboulaye ce 
passage qu'il a extrait d'un sermon prêché à la 
Nouvelle-Orléans par le révérend Palmer : a Faut-il 
« que je m'arrête, s'écriait ce singulier interprète de 
« l'Evangile, à vous prouver que l'esclavage est la 
« base de nos intérêts matériels; que notre richesse 
« consiste dans des terres et dans ceux qui les cul- 
« tivent, et que, pour la nature de nos produits, il 
« nous faut un travail qui puisse être contrôlé... 
« Ceci établit la solennité du mandat que nous avons 
« reçu et qui consiste à perpétuer et à étendre notre 
a système de servitude, en lui donnant le droit d'al- 
« 1er et de prendre racine partout où la nature et 
« la Providence peuvent le transporter. Nous nous 
« acquitterons de ce droit en face des dangers les 
« plus terribles. Quand la guerre serait la réunion 
« de tous les maux, s'il faut en appeler à Tépée, 
« nous ne reculerons pas devant le baptême de feu, 
« et nous ne laisserons tomber cette épée que lors- 
(.< que notre dernier soldat aura succombé derrière 
a le dernier rempart. La position du Sud, en ce 
« moment, est sublime. S'il reçoit de Dieu la grâce 
« de connaître son œuvre, il se sauvera lui-même 
« en sauvant l'Amérique et le monde. » 

Le supérieur ecclésiastique de ce fougueux prédi- 
cateur, le révérend Polk, évêque méthodiste de la 
Louisiane, a même joint l'exemple au précepte, s'est 
fait commissionner major général de l'armée confé- 



EN AMÉRIQUE. 37 

dérée, et, ministre d'un Dieu de paix, il a porté la 
guerre civile dans le Kentucky, d'abord resté neutre; 
ce prélat figurait encore le 20 septembre dernier 
parmi les généraux de brigade de l'armée de Braxton. 
Bragg, qui a momentanément arrêté la marche jus- 
qu'alors victorieuse des troupes fédérales, comman- 
dées par Rosencranz. 

On s'est efforcé aussi d'exploiter contre les États- 
Unis la jactance de certains hommes d'État améri- 
cains, le dédain qu'ils ont parfois affiché pour les 
lois internationales, et même leur oubli volontaire 
des plus simples convenances. Mais il serait au moins 
étrange que de tels griefs fussent invoqués en faveur 
des hommes du Sud qui les ont fait naître, au mo- 
ment même où le pouvoir fédéral est sorti de leurs 
mains. 

. On a encore reproché aux États du Nord les mau- 
vais traitements infligés sur leur territoire aux hom- 
mes de couleur libres, et l'on conteste le bon vou- 
loir du gouvernement actuel pour la race noire. Ces 
mauvais traitements, que nous réprouvons de toutes 
les forces de notre âme, nous apparaissent comme 
la conséquence de la flétrissure imprimée aux nè- 
gres par la servitude. Lorsque la servitude aura 
disparu, les préjugés qui en découlent ne tarderont 
pas à s'effacer, et les hommes de couleur seront trai- 
tés en Amérique comme ceux qui habitent l'Europe. 
Quant à l'administration de M. Lincoln, elle n'a 



38 LA IOLTTIQUE FRANÇAISE 

rien négligé pour hâter autant que possible l'affran- 
chissement des esclaves; mais elle a su résister aux 
excitations de quelques abolitionnistes plus ardents 
qu'éclairés, et elle a voulu régler ses paroles et ses 
actes sur les dispositions de la Constitution. 

Ainsi, en ce qui concernait les États restés fidèles, 
elle n'a pu qu'user d'une influence purement mo- 
rale auprès des législatures particulières. Toutefois 
dans ces limites mômes, elle a prouvé son bon vou- 
loir. «Par un acte récent et important, disait, il y a 
dix-huit mois, M. l'évêque d'Orléans, un message du 
7 mars 1862, porté au Congrès par le président des 
Etats-Unis et voté à une grande majorité, des me- 
sures régulières, équitables, pacifiques ont été pro- 
posées pour mettre fin à l'esclavage, et adoptées. On 
propose une indemnité à tous les Etats qui consen- 
tiront à entreprendre sur leur territoire l'abolition 
graduelle de l'esclavage. Nul ne saurait dire quelles 
seront les suites de cette proposition, puisqu'elles 
dépendent de la réponse des Etats. On ne force per- 
sonne. On assigne au mal une limite, et on lui ouvre 
une issue. C'est la première fois depuis soixante 
ans que le pouvoir central prend parti et qu'il en- 
gage la nation tout entière dans un effort vigoureux 
contre le mal. Sans être résolue, la question est 
donc engagée sérieusement. Un pas a été fait, une 
espérance est ouverte. C'est un motif de plus pour 
moi et un inexprimable besoin de prier Dieu, afin 



EN AMERIQUE. 59 

qu'il daigne bénir une entreprise dont il faut souhai- 
ter ardemment la pacifique solution 1 . » Depuis, le 
message annuel de décembre 1862 a recommandé 
au Congrès de proposer aux législatures de chaque 
Etat un amendement à la Constitution, à l'effet de 
reconnaître, en principe, qu'une indemnité était 
due par l'Union aux Etals qui émanciperaient leurs 
esclaves. La législature du Missouri est entrée dans 
cette voie et a décrété l'abolition graduelle de l'es- 
clavage dans un délai assez rapproché. 

En ce qui concernait les États du Sud que leur 
révolte mettait en quelque sorte hors la loi, une 
proclamation du président Lincoln publiée le 1 er jan- 
vier 1865 affranchit tous les esclaves des États Con- 
fédérés, « comme mesure de guerre convenable et 
nécessaire pour la répression de la rébellion 2 . » 

Un traité a été conclu avec l'Angleterre pour ren- 
dre la répression de la traite plus efficace. Les né- 
griers, rigoureusement poursuivis devant les tribu- 
naux et condamnés sans merci, ont été punis con- 
formément aux lois. Contrairement aux préjugés do- 



1 Lettre sur V Esclavage. 

- Nous avons une trop haute opinion de la sagesse du gouver- 
nement fédéral pour ne pas être convaincu que, tout en pour- 
suivant inexorablement l'exécution de celte dernière mesure, il 
saura, la guerre étant une fois terminée, sceller la réconciliation 
du Nord et du Sud par la concession d'une indemnité aux pro- 
priétaires ainsi dépossédés. 



40 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

minants jusqu'alors, des relations diplomatiques ont 
été établies avec les républiques noires d'Haïti et de 
Libéria. Les nègres ont été admis dans l'armée na- 
tionale; le courage qu'ils ont déployé au siège de 
Port-Hudson et de Cbarleston a mérité l'admiration 
de leurs nouveaux concitoyens; au mois de septem- 
bre dernier vingt-deux mille d'entre eux étaient déjà 
organisés en régiments, et, de plus, les cadres de 
cinquante régiments noirs de mille hommes chacun 
étaient en voie de formation. M. Lincoln, dans son 
message du 4 décembre 1865, évalue à cent mille 
le nombre des nègres enrôlés sous les drapeaux de 
l'Union. 

Les partisans du Sud avaient fait grand bruit du 
projet qu'ils prêtaient à M. Jefferson Davis de com- 
bler les vides faits par la guerre civile dans ses ar- 
mées en recrutant trois cent mille noirs. Le message 
lu à Richmond le' 4 décembre 1865 se borne à sol- 
liciter l'autorisation de charger aies noirs de cer- 
tains services de l'armée où les blancs ne sont pas 
absolument nécessaires. » 

Il suffit donc de comparer ces divers faits pour 
avoir le droit de conclure que la France libérale, 
conservatrice et catholique n'a rien à démêler avec 
la cause du Sud, qui est celle de l'esclavage. 



EN AMÉRIQUE. 41 



III 



Apres avoir établi que le gouvernement du pré- 
sident Lincoln, pouvait seul revendiquer les sympa- 
thies de la France; il nous reste à faire voir que les 
intérêts de notre politique exigent impérieusement 
le maintien de l'Union. Cette démonstration nous 
paraît aisée, car elle repose à la fois sur de puis- 
santes traditions et sur l'appréciation des conditions 
actuelles de l'équilibre du monde. 

Rappelons d'abord les traditions. Lorsque le gou- 
vernement de Louis XV fut contraint de signer le 
désastreux traité de 1765, par lequel il abandon- 
nait le Canada à l'Angleterre, il vit autre chose 
dans cette cession que la perte des quelques arpents 
de neige, dont Voltaire se consolait si aisément; il 
comprit que l'Angleterre acquérait la suprématie des 



42 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

mers; et consacra tous les efforts de sa diplomatie 
à lui chercher un contre-poids. 

Heureusement les éléments de ce contre-poids 
existaient. Les treize colonies anglaises qui s'élaient 
établies entre l'Atlantique et le versant occidental 
des monts Alleghanys avaient acquis une grande 
prospérité, leur population se développait avec une 
rapidité merveilleuse; depuis longtemps déjà elles 
supportaient avec impatience l'ascendant de la métro- 
pole et songeaient à se rendre indépendantes. Tou- 
tefois, tant que le Canada fut dans nos mains, les 
inquiétudes que causait ce voisinage eurent le pas 
sur tout autre sentiment, et ce fut surtout au con- 
cours de ses colons que l'Angleterre dut ses succès 
en Amérique pendant la guerre de Sept Ans. Après 
la paix, les tendances séparatistes devaient nécessai- 
rement renaître, et le duc de Choiseul entrevoyait 
l'éventualité prochaine d'une révolte lorsqu'en ap- 
posant sa signature au bas du fatal traité, il pro- 
nonçait ces mots : Enfin, nous les tenons. Il appela 
l'attention de ses agents diplomatiques sur l'état 
des esprits dans le nouveau monde, et y envoya des 
émissaires discrets et habiles avec la double mission 
de le tenir au courant de ce qui se passait, et d'en- 
trer en rapports suivis avec les chefs du parti de 
l'indépendance. Ses successeurs s'inspirèrent de la 
même pensée, et l'insurrection de 1774 ne prit pas 
le gouvernement français au dépourvu. 



EN AMÉRIQUE. 45 

Le cabinel de Versailles toutefois ne se pressa pas. 
Le désir d'un revanche éclatante dominait les es- 
prits; le comte d'Artois plaidait auprès de Louis XVI 
la cause des insurgés; plus d'un jeune gentilhomme 
avait pris les devants et s'était embarqué pour aller 
lirer l'épée contre l'Angleterre. Le gouvernement, 
sans rester indifférent à ce généreux élan, ne croyait 
pas qu'il lui fût permis de risquer les trésors de la 
France, le sang de ses enfants, l'honneur même de 
son drapeau, pour une idée si noble qu'elle fût : il 
ne voulait se résoudre à la guerre que pour obéir à 
des considérations d'un ordre plus élevé et plus 
réellement patriotique. La question avait donc été 
mûrement approfondie, et toutes les raisons qui 
pouvaient enchaîner le bon vouloir de la France 
avaient été successivement et scrupuleusement exa- 
minées. On s'était demandé si l'intérêt dynastique 
ne s'opposait pas à ce que le roi tentât une entre- 
prise où le principe monarchique était nécessaire- 
ment mis en cause. N'était-ce pas, comme le disait 
Louis XVI, le métier du roi d'être royaliste? Mais 
cet intérêt, quelque digne qu'il fût d'être consulté, 
se confondait étroitement, dans la pensée de nos rois 
et de leurs ministres avec l'intérêt national. C'était 
donc, en dernière analyse, à ce point de vue que 
l'on se plaçait pour rechercher si les avantages de 
la séparation des colonies anglaises d'avec leur mé- 
tropole ne seraient pas compensés par les inconvé- 



M LA POLITIQUE FRANÇAISE 

nients de la formation et des progrès d'un grand 
État républicain en Amérique. 

« Quant la séparation arrivera, écrivait, dès le 
5 septembre 1767 au duc de Choiseul, M. Durand, 
ministre de France en Angleterre, les autres colonies 
de l'Europe seront la proie de celles qu'un excès de 
force et de vigueur aura détachées de la souche. Le 
voisinage et la nature des productions de celles-ci 
entraîneront dans leur dépendance celles qui ne 
donnant que des matières de luxe auront besoin de 
la subsistance. Telle est donc la situation de l'Eu- 
rope, qu'elle n'a pas moins à craindre une révolu- 
tion dans les colonies de l'Angleterre que l'Angle- 
terre elle-même. Cette puissance serait à la fois 
anéantie par le démembrement de ses possessions, 
mais la perte de celles de la France et de l'Espagne 
en serait la suite. » 

« Il faut, lisons-nous dans une dépêche du comte 
du Châtelet, que la France et l'Espagne réfléchissent 
s'il est de leur intérêt de seconder cette révolution 
au risque des conséquences qui pourraient en résul- 
ter plus tard pour la totalité du nouveau monde, et 
si l'affaiblissement d'un ennemi commun peut com- 
penser les risques qu'un pareil exemple leur ferait 
courir de la part de leurs propres colonies. Mais, si 
la question était résolue par l'affirmative, parce que 
dans toutes les choses de la vie on s'occupe plus vo- 
lontiers, et avec raison, du présent que de l'avenir, 



EN AMERIQUE. 45 

il me semble qu'il ne faudrait omettre aucune des 
précautions et des moyens qui pourraient conduire 
à ce but, et les employer avec la plus grande suite, 
pour mettre à profit des circonstances si favorables 
que l'imprudence seule pouvait les faire naître, et 
que la sagesse humaine pouvait à peine les prévoir. 
Ces colonies, dans un cas de guerre, ne peuvent 
jamais être pour nous d'une conquête utile, et s'il y a 
un parti à en tirer, c'est en les détachant de l'Angle- 
terre, en leur fournissant des objets de commerce et 
en les faisant servir à approvisionner nos îles dans 
les temps où il est presque impossible de' les nourrir 
d'Europe; enfin, en faisant avec elles une espèce de 
contrat tacite, dont leur intérêt et leurs besoins 
seraient les premiers motifs et les plus sûrs ga- 
rants ' . » 

La diplomatie française avait étudié la question 
sous toutes ses faces; elle avait parfaitement compris 
que la France, après avoir concouru à l'établisse- 
ment d'une grande nation, pourrait se voir plus 
tard contrariée par elle dans quelques-uns de ses 
desseins ; mais elle avait pensé que cette considé- 
ration tout à l'ait secondaire devait s'effacer de- 



1 Dépêche du 28 janvier 1 769. — Nous empruntons ces dé- 
pêches au remarquable livre de M. de Witt, Thomas Jefferson. 
Esprit libéral et judicieux, M. de Witt a voulu, eu retraçant ces 
belles négociations, rendre, au nom de la France actuelle, un 
hommage mérité à la France d'autrefois. 



46 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

vant la grandeur du but principal qui était la 
création d'un contre-poids à la puissance de l'An- 
gleterre. 

a En supposant même que les colonies empiéte- 
raient sur les possessions espagnoles, disait M. de 
Rayneval dans un mémoire en date du mois de 
mars 1776, il n'est rien moins que démontré que 

CETTE RÉVOLUTION SERAIT PRÉJUDICIARLE A LA FRANCE. » 

Le conseil du roi était tellement convaincu de l'utilité 
de l'entreprise, qu'il lui semblait qu'aucun sacrifice 
ne dût être ménagé po:»r en assurer le succès. Ainsi, 
les Américains auraient pu recevoir avec quelque 
défiance les ouvertures de la France, s'ils n'avaient 
été pleinement rassurés sur ses vues à l'endroit du 
Canada. Les agents français avaient ordre de les 
tranquilliser. « Le Canada, écrivait le comte de 
Vergennes au comte de Guines, ambassadeur de 
France à Londres, est le point jaloux pour eux ; 
il faut leur faire entendre que nous n'y songeons 
point du tout 1 . » Dans son mémoire au roi, qui 
faisait suile à celui de M. de Rayneval, M. de Ver- 
gennes disait même : « Si la France et l'Espagne 
donnent des secours, elles ne doivent en cher- 
cher le prix que dans le but politique momen- 
tané qu'elles se proposent. » Telles furent les dis- 
positions du gouvernement français lorsqu'il se dé- 
cida à intervenir, en 1778, dans la lutte entre 
l'Angleterre et ses colonies, lutte qui assura la li- 



EN AMERIQUE. i 

berlé des mers en fondant une grande puissance 
mari lime \ 

Cette sage politique fut un instant méconnue par 
Bonaparte, premier consul, qui s'était fait rétrocé- 
der par l'Espagne l'immense désert alors connu sous 
le nom de Louisiane, sur le littoral duquel, la 
France avait, soixante ans auparavant, formé quel- 
ques établissements, dont le plus important était la 
ville delà Nouvelle-Orléans près de l'embouchure du 
Mississipi. Cette acquisition était sans valeur, car le 
gouvernement français manquait des ressources né- 
cessaires [ our en tirer parti, elle avait en outre l'in- 
convénient de créer de mauvais rapports entre la 
France et les États-Unis, à l'extension desquels elle 
mettait une barrière. c< li n'y a sur le globe, écrivait, 
le 18 avril 1802, le président Jefferson à M. Living- 
ston, son chargé d'affaires à Paris, qu'un seul point 

1 Dépèche du 7 août 1775. Dans un remarquable discours, 
prononcé à New-York, le 11 septembre dernier, M. Charles 
Sumner, président du comité des affaires étrangères au Sénat, 
reproche en ces termes au gouvernement français de mécon- 
naître ces traditions : « Il oublie les précieuses traditions delà 
France dont le sang s'est mêlé au nôtre pour une cause com- 
mune; il oublie que l'épée de la Fayette et de Rochambeau a été 
tirée à côté du glaive de Washington et de Lincoln, pendant que 
les lis de l'ancienne monarchie flottaient à côté des étoiles de 
noire jeune drapeau ; il oublie cette première alliance scellée par 
Francklin qui donna à cette république l'assurance de l'indépen- 
dance nationale et associa la France à sa gloire naissante ; heu! 
pietas, lieu! priscâfides, manïbus date tilia plenis. » 



48 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

dont le possesseur soit notre ennemi naturel et ha- 
bituel : c'est la Nouvelle-Orléans. C'est par là, en 
effet, et par là seulement que les produits des trois 
huitièmes de notre territoire peuvent s'écouler. » 

Mais le premier consul ne tarda pas à s'apercevoir 
qu'il avait fait fausse route, et lorsque la guerre fut 
sur le point d'éclater de nouveau entre lui et l'An- 
gleterre, il se hâta de soustraire la Louisiane aux 
convoitises de cette puissance, en l'abandonnant aux 
Etals-Unis moyennant une indemnité de 80 millions 
(mars 1805). Au moment où il se rattachait ainsi 
aux grandes traditions de la politique française, il 
résumait en quelques paroles énergiques la portée de 
la cession de la Louisiane : « Pour affranchir les peu- 
ples de la tyrannie commerciale de l'Angleterre, il 
faut la conlre-poiser par une puissance maritime qui 
devienne un jour sa rivale : ce sont les États-Unis. 
Les Anglais visant à disposer de toutes les richesses 
du monde, je serai utile à l'univers entier si je peux 
les empêcher de dominer l'Amérique comme ils 
dominent l'Asie... Cette accession de territoire affer- 
mit pour toujours les Etats-Unis, et je viens de 
donner à l'Angleterre une rivale maritime qui tôt 
ou tard abaissera son orgueil 1 . » 

Les prévisions de notre ancienne diplomatie et de 



1 Barbé-Marbois , Histoire de la Louisiane, Paris, 1829, 
p. 282 et 555. 



EN AMÉRIQUE. 49 

Napoléon se sont réalisées. Les Etals-Unis, qui comp- 
taient une population de 1,200, 000 âmes au moment 
de la déclaration de l'indépendance, en avaient une 
de plus de 51 millions lors du recensement décennal 
de 1 860. Le tonnagede leur marine marchande, qui, 
en 1774, n'atteignait pas, 564,457 tonneaux, s'éle- 
vait, au mois de juin 1861, à 5,559,812 tonneaux, 
dépassant de près d'un million celui de l'Angleterre, 
qui n'était à cette dernière époque que de 4,658,687 
tonneaux et quatre fois supérieur au nôtre qui était 
seulement de 1,025,942 tonneaux. 

Quoique la marine militaire des Etats-Unis fût de 
beaucoup inférieure à celle de l'Angleterre, la 
pensée que les nombreux bâtiments de commerce 
américains pourraient se transformer rapidement 
en corsaires, suffisait pour inspirer une salutaire 
terreur aux Anglais. Aussi, l'un des adversaires les 
plus passionnés de l'Union, M. Roebuck, disait-il au 
mois de juillet dernier : « Autant que je le pourrai, 
j'empêcherai la reconstruction de l'Union améri- 
caine. . . Y eut-il jamais rien au monde de plus inso- 
lent que la conduite des Américains à notre égard? 
Pour nous, nous qui avons frappé la Grèce, nous qui 
avons fait les malam ores contre le Brésil, nous avons 
toujours rampé sur le ventre devant les États- 
Unis. >j 

Le contre-poids si ardemment désiré par tous nos 
hommes d'État pour garantir la liberté des mers 



50 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

contre la prépondérance britannique existait donc 
avant l'insurrection de 1861. 

Quelque respectables que puissent être les tradi- 
tions, que nous avons exposées, nous concevrions 
cependant qu'il fût permis de s'en écarter, si des 
différences notables dans la situation générale ren- 
daient les anciennes précautions inutiles ou en solli- 
citaient de nouvelles, si, par exemple, l'Angleterre 
n'était plus à craindre, si elle avait renoncé avec éclat 
à toute idée de suprématie, ou si les États-Unis, à 
leur tour, menaçaient l'équilibre du monde. Or, ni 
l'une ni l'autre de ces hypothèses ne s'est encore 
réalisée. 

Nous n'éprouvons aucun sentiment hostile contre 
l'Angleterre; nous nous plaisons à répéter ici l'ad- 
miration que nous inspirent ses institutions séculai- 
res, l'heureuse pondération de ses forces sociales, 
le génie et le patriotisme de ses hommes d'Etat , l'o- 
béissance de ses citoyens aux lois, en même temps 
que leur jalouse et perpétuelle revendication des 
libertés publiques et des droits de tous, enfin le spec- 
tacle des rares vertus de sa souveraine. Mais nous ne 
pouvons nous dissimuler, en même temps, que sur 
bien des points les intérêts anglais diffèrent des 
nôtres, qu'ils leur sont même quelquefois opposés, 
et, que, par conséquent, des conflits peuvent s'élever 
entre les deux nations. La politique britannique con- 
trarie la nôtre plus souvent qu'elle ne la seconde; 



EN AMÉRIQUE. M 

nous l'avons vue et nous la voyons encore en Italie, 
en Grèce, en Turquie et en Syrie combattre à tort 
ou à raison nos efforts. 

Ces dissidences, à nos yeux, tiennent moins à 
l'humeur tracassière ou aux allures tapageuses de 
certains personnages officiels anglais, qu'à l'antago- 
nisme forcé des deux pays. L'Angleterre sans recher- 
cher, comme au siècle dernier, la conquête pour la 
conquête elle-même, est en quelque sorte obligée, 
par des motifs économiques, à ne rien négliger de 
ce qui peut lui assurer la domination des mers. Elle 
doit sa richesse inouïe au développement de ses ma- 
nufactures et de son commerce, elle ne peut l'accroî- 
tre ou même la conserver qu'en se procurant tou- 
jours de nouveaux débouchés et en affranchissant sa 
marine marchande de toute concurrence dangereuse. 
Aussi, en même temps que des travaux de défense 
mettent son littoral à l'abri d'une invasion, ses arme- 
ments maritimes atteignent des proportions qu'ils 
n'avaient jamais eues. Ceux qui la gouvernent, jus- 
tifient la demande d'énormes subsides en prétendant 
que les forces navales de l'Angleterre seule doivent 
être aussi considérables que celles de toutes les autres 
puissances réunies, et cette prétention ne trouve de 
contradicteurs que parmi les rares disciples du paci- 
fique mais impopulaire M. Cobden. 

Les hommes d'État anglais regardent même tel- 
lement la mer comme l'élément exclusif de la gran- 



52 LA rOLITIQUE FRANÇAISE 

deur de leur pays, que toutes les tentatives des autres 
nations pour développer leur marine constituent, à 
les entendre, un véritable empiétement. Habiles po- 
litiques, i]s s'inquiètent peu d'expéditions lointaines 
qui ne procurent aux puissances qui les entrepren- 
nent que des agrandissements passagers et leur im- 
posent d'immenses sacrifices. Il nous ont donc laissés 
avec une complète indifférence porter la guerre dans 
l'empire annamite, prendre quelques-unes de ses 
provinces, et y faire l'essai dispendieux d'un éta- 
blissement définitif, ils ne se sont pas émus davan- 
tage, lorsque nous avons donné à l'expédition du 
Mexique une portée que, suivant eux, elle ne devait 
pas comporter. Ils n'ont même fait nulle objection à 
ce que, sans but appréciable, nous équipions à 
grand frais des armements pour combattre à côté 
d'eux en Chine et au Japon, où ils ont des intérêts 
commerciaux considérables 1 . Mais, quand nos en- 
treprises ont eu une portée plus pratique, quand 
elles ont pu entraîner l'acquisition d'un territoire 
que nous pouvions garder, ils ont été de moins 



1 En 1861, sur 74 navires jaugeant 51,051 tonneaux qui sont 
entrés dans le port japonais, de Kanagawa, seul ouvert au 
commerce étranger, nous ne comptons qu'un navire français de 
268 tonneaux contre 57 navires anglais de 55,274 tonneaux, 
et 27 américains de 27,155 tonneaux. Les Annales du com- 
merce extérieur dans lesquelles nous puisons ces chiffres, ajou- 
tent avec raison que « notre marine n'a eu qu'une très-faible 



EN AMÉRIQUE. 55 

bonne composition. Quels obstacles ne se sont- 
ils pas efforcés d'apporter d'abord à l'expédition 
d'Alger, ensuite à la conquête de l'Algérie? Quelles 
récriminations n'ont-ils pas fait entendre lorsque 
nous avons annexé Nice et la Savoie? Avec quelle 
persistance n'ont-ils pas lutté contre le percement 
de l'isthme de Suez, dans la crainte que cette nou- 
velle route de l'Inde ne tombât entre les mains de la 
France? Tout en disant bien haut que cetle dernière 
entreprise ne pouvait aboutir, ils ont pris sagement 
fc leurs sûretés contre l'éventualité d'un succès, et se 
son emparés de l'île de Périm , dont la possession met 
entre leurs mains les clefs de la mer Rouge. Pré- 
voyant également l'époque où une nouvelle route vers 
les Indes, la Chine et l'Australie s'ouvrirait à travers 
la langue de terre qui sépare le golfe du Mexique de 
l'océan Pacifique, ils ont occupé le poste avantageux 
de Balise sur la côte du Honduras et revendiqué le 
protectorat de la côte de Mosquitos. 

Devant de telles dispositions, convient-il à la 
France de désarmer? Le gouvernement ne l'a pas 



part dans les opérations de Kanagawa. » Dans la même année 
l'interconre directe entre la Fiance, d'une paît, et la Chine, la 
Cochinclnne et le royaume de Siam, d'autre part, n'a employé 
que 50 navires français, 5 à l'entrée, 25 à la sortie, et le chiffre 
de nos exportations 5 deslinalion de ces divers pays n'a pas dé- 
passé d, 880,000 fr. parle commerce général et 1 ,585,000 fi\, 
par le commerce spécial. 



54 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

pensé, il a notablement augmenté le budget de la 
marine et consacré en outre 200 millions pour trans- 
former notre flotte dans l'espace de dix années. Mais 
les heureux résultats qu'il attend d'une aussi énorme 
dépense sont en quelque sorte paralysés par le ma- 
rasme dans lequel il laisse la marine marchande et 
surtout par les erreurs de sa diplomatie. Ainsi nous 
nous bornerons à rappeler qu'en prenant au congrès 
de Paris l'initiative de la déclaration qui supprime 
l'usage des corsaires, la France s'est privée, en cas 
de guerre maritime, d'un redoutable moyen d'action, 
et n'a pas atteint le but civilisateur qu'elle se pro- 
posait, puisqu'elle réserve le droit de prise à la na- 
tion dont la marine militaire est la mieux organisée 
et la plus nombreuse, c'est-à-dire à l'Angleterre. Le 
gouvernement des États-Unis, au contraire, en refu- 
sant son adhésion à un projet aussi mal combiné, et 
en proposant d'y substituer une déclaration qui ren 
drait la propriété sur mer également sacrée pour les 
vaisseaux de guerre et pour les autres, est, dans 
celte circonstance, resté seul fidèle au rôle de gar- 
dien de la liberté des mers. 

Le contre-poids, que l'Angleterre trouvait en Amé- 
rique avant linsurrection de 4 861, est donc tou- 
jours nécessaire à la paix générale. Survivrait-il à la 
dissolution de l'Union américaine? Il serait témé- 
raire de l'affirmer. Si la séparation définitive des 
Etats libres d'avec les Etats à esclaves tranchait leurs 



EN AMERIQUE. 55 

différends une fois pour toutes, il ne serait pas in- 
terdit d'espérer que les États du Nord, à qui appar- 
tient presque totalement la force navale des Etats- 
Unis, suffisent à constituer ce contre-poids. Mais toute 
entente est impossible, à moins qu'elle ne repose sur 
la rentrée des séparatistes dans le sein de la grande 
unité américaine. En effet, le gouvernement de Wa- 
shington ne peut conserver a l'Union les États de 
l'Ouest qu'à la condition de rester maître du cours 
et de l'embouchure du Mississipi. C'est ce que re- 
connaissait, avec un rare bon sens, le prince Gor- 
tschakoff, lorsqu'il encourageait le gouvernement 
des Etats-Unis à persister dans ses nobles efforts et 
disait à leur représentant : « Une séparation en en- 
traînerait une autre, vous vous briseriez en mor- 
ceaux 1 . » De son côté, le gouvernement confédéré ne 
peut maintenir son indépendance, s'il laisse son en- 
nemi occuper un territoire qui sépare les États à 
esclaves les uns des autres, et prive notamment les 
États du Sud-Est de leur alimentation en céréales et 
en bestiaux par l'interruption de toute communica- 
tion avec l'Arkansas et le Texas. En conséquence, 
toute solution autre que le rétablissement de l'Union, 
paralyserait la puissance maritime des Américains, 
en l'absorbant dans des querelles intestines, et ac- 



1 Dépêche de M. Taylor à M. Seward en date du 29 octobre 
1862. 



56 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

croîtrait d'autant celle de l'Angleterre. L'alliance 
britannique s'imposerait pour ainsi dire aux États 
du Sud, soit au nom de leurs rancunes contre des 
voisins riches et laborieux, soit au nom de leurs in- 
térêts. Ces Etats tirent toutes leurs ressources de 
l'exportation des matières premières , telles que 
le coton, le sucre et les tabacs. Tant que l'Union a 
duré, cette exportation s'est effectuée pour la plus 
grande partie par la marine marchande des Étals 
du Nord. Les Étals du Sud n'ayant qu'un nombre 
insignifiant de navires de commerce, et la construc- 
tion des navires ne pouvant se développer chez eux 
avec les conditions qui y sont faites au travail, ils de- 
vront forcément chercher dans la navigation étran- 
gère les ressources que leur avaient toujours offertes 
les bâtiments de leurs anciens confédérés. Or quelle 
puissance peut leur prêter ce concours? Ce n'est pas 
la France, qui ne comptait pas plus de 111 navires 
jaugeant ensemble 29,000 tonneaux, entrés dans les 
ports américains ou sortis de ces ports du 50 juin 1 860 
au 50 juin 1861, mais l'Angleterre, qui, pendant la 
même période, a employé au même objet 19,000 bâ- 
timents jaugeant ensemble 5,700,000 tonneaux 1 . 

1 Le tonnage des navires français entrés dans les ports de 
l'Union ou sortis de ces poils pendant cette période, est à peu 
près égal 5 celui des navires autrichiens, maisil est bien inférieur 
à celui delà marine brémoise, qui a été de 258,000 tonneaux', 
à celui des bâtiments liambourgeois qui a atteint 142,000 ton- 



EN AMÉRIQUE. 57 

Les États confédérés deviendraient donc immédiate- 
ment les obligés et les vassaux de l'Angleterre. L'in- 
térêt de la France ne doit-il pas la déterminer à 
consacrer tous ses efforts au maintien de l'Union 
américaine, qu'elle a contribué à créer et qui a si 
complètement atteintle but qu'elle lui avait marqué? 

Mais, objectent les partisans du Sud, n'imporle- 
t-il pas aussi, au point de vue de l'équilibre géné- 
ral, d'opposer une digue à l'envahissement du con- 
tinent américain que les Etats-Unis menacent au 
nom de la doctrine de Monroë? Ne convient-il pas 
d'empêcher le passage qui réunira prochainement le 
golfe du Mexique à l'océan Pacifique de tomber dans 
des mains si puissantes? Enfin, n'appartient-il pas à 
la France de favoriser dans le sein des populations 
de race saxonne les divisions qui seules peuvent 
rendre à la race latine sa force et son prestige de 
l'autre coté de l'Atlantique? 

Voilà certes un rôle nouveau que l'on voudrait 
nous faire jouer en Amérique : nous avons beau 
l'examiner, nous ne voyons pas qu'il rentre dans la 
politique de la France, telle que nous l'avons retra- 
cée d'après Louis XVI, M. de Vergennes et Napoléon. 
Il est vrai que la fameuse doctrine de Monroë ne nous 

neaux, et même à celui de la marine marchande prussienne qui 
ét:iit de 50,000 tonneaux. Voir le lableau des entrées et des 
sorties de navires étrangers suivant leur nationalité, p. 41 T>, les 
États-Unis en 1865, par M. John Bigelow. 



58 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

indigne ni ne nous effraye. Nous nous rappelons 
dans quelle circonstance elle a été formulée. Le pré- 
sident Monroë venait de reconnaître l'indépendance 
des colonies espagnoles, lorsqu'il déclara dans son 
message annuel de 1825 « qu'en principe, le con- 
tinent américain, par suite de l'attitude libre et in- 
dépendante que le peuple a prise et qu'il entend 
conserver, ne doit pas être considéré comme soumis 
dans l'avenir à la colonisation par quelque puissance 
européenne que ce soit. » Cette déclaration était dans 
la nature même des choses; elle exprimait l'inten- 
lion d'empêcher toute nation européenne de substi- 
tuer sa domination à celle de l'Espagne dans l'Amé- 
rique centrale. Les tenlatives de l'Angleterre sur les 
côtes du Nicaragua et du Honduras ne tardèrent pas 
à démontrer combien de pareilles précautions étaient 
fondées. A peine les républiques de l'Amérique cen- 
trale avaient-elles proclamé leur indépendance que le 
cabinet britannique revendiquait un prétendu pro- 
tectorat séculaire sur les Etats du cacique de Mosqui- 
tos. Les deux républiques du Nicaragua et de Costa- 
Rica, qui se disputaient ce territoire, protestaient 
contre cette prétention; mais, profitant de leurs di- 
visions, les Anglais enlevèrent, en 1848, au Nica- 
ragua, le port de San Juan del Nortc, situé à l'em- 
bouchure de la rivière San Juan, qui met le lac de 
Nicaragua en comm unication avec le golfe de Mexique, 
et est l'un des points par lequel le canal de jonction 



EN AMÉRIQUE. 59 

des deux mers peut être établi. Les États-Unis inter- 
vinrent diplomatiquement, et un traité appelé Clay- 
ton-Bulwer, du nom de ses deux négociateurs, stipula 
que les deux grandes puissances maritimes renonce- 
raient à élever le long ou dans le voisinage du canal 
projeté aucune fortification, à occuper, fortifier ou 
coloniser le Nicaragua, Costa-Rica, ou aucun point 
de l'Amérique centrale, et à y exercer aucun pouvoir 
direct ou indirect. Contrairement à ce traité, les An- 
glais ont fondé sur la côte du Honduras, à Balise, et 
dans les îles de la Baie des établissements dont l'un, 
celui de l'île de Ruatan, a, pour la domination de la 
mer des Caraïbes, la même importance que Gibral- 
tar pour la domination de la Méditerranée. 

D'abord purement défensive, la doclrine de Mon- 
roë a été détournée, il est vrai, de son sens, et est 
devenue offensive entre les mains des esclavagistes, 
qui en ont fait le titre de leurs convoitises sur les 
États indépendants du golfe du Mexique; mais l'élec- 
tion de M. Lincoln a coupé court à toutes ces ten- 
dances. « Le gouvernement des États-Unis, écrivait 
M. Seward le 5 novembre 1861, n'a maintenant ni 
n'aura vraisemblablement aucun plan de conquête 
et d'agrandissement. 11 cherche à étendre son in- 
fluence dans son hémisphère et sur le globe, non 
point par l'épée, mais par le commerce et par les 
communications. Il a pratiquement garanti Cuba a 
l'Espagne pour bien des années, et il ne nourrit au- 



60 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

cun dessein contre cette possession ou contre toute 
autre possession de l'Espagne 1 . » 

Enfin, les races de l'Amérique centrale (latines 
ou non) ne gagneraient rien à la séparation, car les 
hommes du Sud chercheraient ardemment à ren- 
forcer leur confédération par l'annexion de nou- 
veaux États, et jetteraient naturellement leur dévolu 
de ce côté. 

D'ailleurs, alors même que nous appréhenderions 
le retour des hommes d'État américains à des idées 
d'envahissement, nous ne trouverions pas dans celte 

1 Dépêche de M. Sevvard à M. Schurtz, chargé d'affaires à 
Madrid. — Dans une conversation avec M. le comte de Rech- 
berg, M. Lothrop Motley, ministre des États-Unis à Vienne, a 
prononcé ces remarquables paroles : « Je profitai de cette occa- 
sion pour dire que mes sentiments et mes opinions politiques 
s'opposaient fortement à l'absorption par les Etats-Unis d'un 
pouce du sol mexicain, et que je m'étais toujours opposé et que 
je m'opposerais toujours à toute annexion au nord ou au sud. 
Nous avons un territoire assez vaste et un amalgame suffisant 
de races diverses, et tout particulièrement l'extension de nos 
frontières du côté du tropique, en même temps que l'adjonction 
d'un élément aussi étranger que la population mexicaine, me 
semblerait un mal. » (Dépêche du 12 février 1862.) 

M. Perry, chargé d'affaires à Madrid, a déclaré à M. Calderon 
Collantes que son gouvernement avait entièrement rompu avec 
les traditions agressives des administrations précédentes. « La 
réaction était maintenant arrivée, et ses effets naturels devaient 
se produire non-seulement à l'intérieur, mais aussi dans la 
politique étrangère et les desseins des Etats-Unis. » (Dépêche 
du 30 mars 1862.) 



EN AMERIQUE. 61 

appréhension un motif suffisant pour nous déter- 
miner à un changement radical de politique. C'est 
le propre des gouvernements sensés de ne pas se 
laisser détourner de leur voie par des considérations 
tout à fait secondaires. « Peut-être aussi m'objectera- 
l-on , disait Napoléon au moment où il cédait la Loui- 
siane aux Etats-Unis, que les Américains pourront 
être trouvés trop puissants par l'Europe dans deux 
ou trois siècles, mais ma prévoyance n'embrasse pas 
ces craintes éloignées 1 . » Ce qui était vrai il y a 
soixante ans, n'a pas cessé de l'être. Les agrandisse- 
ments virtuels des Etals-Unis du côté du Sud n'affec- 
teraient en rien l'équilibre général, la dissolution de 
l'Union au contraire lui porterait la plus grave at- 
teinte. 

Ainsi, que l'on se place au point de vue des sym- 
pathies ou des intérêts de la France, nos vœux 
doivent être pour la reconstitution de la grande fé- 
dération américaine. Mais, disent encore les parti- 
sans des confédérés, à quoi bon faire des vœux sté- 
riles? La reconstitution de l'Union n'est-elle pas im- 
possible? 

Pour démontrer cette impossibilité ils grossissent 
à plaisir les difficultés de la situation. Les difficultés 
étaient et sont encore réelles, toutefois, elles ne sont 



1 Barbé-Marbois, Histoire delà Louisiane, Paris, Didot 1829, 
p. 500. 



02 LÀ POLITIQUE FRANÇAISE 

pas insurmontables, et maigre l'œuvre de désorga- 
nisation savamment préparée plusieurs années d'a- 
vance, l'indomptable énergie et la persistance patrio- 
tique du Nord a déjà obtenu d'importants résultats. 
Les États-Unis ont repris possession du cours du Mis- 
sissipi dans toute son étendue, ils occupent tous les 
ports des Etats du Sud, à l'exception de Charleston 
et Wilmington dans l'Atlantique, et de Mobile et 
Gai veston dans le golfe du Mexique, dont leurs flottes 
interdisent l'accès; ils ont des ressources presque 
inépuisables 1 , et trouvent dans les Etats fidèles les 
sommes énormes dont ils ont besoin. Au Sud, au 
contraire, les charges de la guerre se font ressentir 
lourdement, les opérations militaires se poursuivent 
sur le sol même de la confédération, les hommes 
commencent à manquer, le recours aux capitaux 
étrangers est nécessaire, la prime de l'or atteint 
jusqu'à 1,200 pour 100. Enfin le drapeau fédéral 
est relevé sur une partie du territoire où il avait 
cessé de flotter, le nombre des Etats séparés n'est 
plus que de sept après avoir été de onze 2 , et dans 

1 Les armées fédérales ont près d'un million de soldats. La 
flot le dont l'effectif n'était au mois de mars 1 862 que de 76 na- 
vires, en compte maintenant 427, parmi lesquels figurent des 
navires cuirassés et éperonnés. 

2 L'Arkansas, la Louisiane, le Mississipi, le Tennessee, le Ken- 
tucky et le Missouri sont aujourd'hui rentrés dans l'Union. Les 
États confédérés sont actuellement les deux Carolines, la Géor- 
gie, la Floride, l'Alabama, le Texas et la Virginie. La partie de 



EN AMÉRIQUE. 65 

ces sept États, des tendances pacifiques se mani- 
festent avec une énergie dont le gouvernement de 
M. Jefferson Davis est incapable de triompher *. 

Suit-il de laque l'issue delà guerre civile soit 
aussi prochaine que nous le désirerions? Nous 
n'osons l'affirmer. 11 se peut que les habiles géné- 
raux du Sud sachent se maintenir longtemps sur la 
défensive et infligent encore des échecs signalés à 
leurs adversaires. Mais ces victoires elles mêmes, 
chèrement achetées, affaibliraient un vainqueur 
dont les armées se recrutent si difficilement. Si le 
gouvernement fédéral continue de resserrer les con- 
fédérés dans un cercle chaque jour plus étroit, la 
population des États du Sud, fatiguée d'une guerre 
ruineuse sans issue, imposera elle-même la paix aux 
chefs qui l'ont trompée. 

ce dernier Etat restée fidèle forme aujourd'hui un État séparé 
sous le nom de Virginie occidentale. 

1 Le journal officiel de la Caroline du Nord a publié, au mois 
d août, une protestation des habitants de cet État contre la conti- 
nuai ion de la guerre. (Voir à la fin du volume la traduction de 
cette protestation. 



04 LA POLITIQUE FRANÇAISE 



IV 



Les sympathies, les traditions et les intérêts de la 
France, nous l'avons démontré, réglaient à l'avance 
sa politique vis-à-vis de la crise américaine. M. Lin- 
coln et ses ministres s'attendaient donc à trouver 
dans le langage et les actes du gouvernement fran- 
çais une compensation au mauvais vouloir de l'An- 
gleterre. 

« En résumé, écrivait M. Seward en prenant pos- 
session des fonctions de secrétaire d'Etat, c'est le 
principe même du suffrage universel et de l'obéis- 
sance à ses décrets, sur lequel le gouvernement de 
la France est constitué, qui est mis en question par 
l'insurrection... C'est la gloire de la France d'avoir 
contribué à émanciper ce continent du contrôle des 
Etats européens, émancipation qui a été non moins 
avantageuse pour l'Europe que pour l'Amérique 
elle-même. Le monarque éclairé qui règne actuelle- 



EN AMÉRIQUE. 65 

ment en France est trop ambitieux, dans le sens 
élevé du mot, pour signaler son règne par une ten- 
tative de nature à compromettre ce grand et magni- 
fique résultat 1 . » 

À entendre M. Billault, cette confiance aurait été 
pleinement justifiée. « Quanta l'Amérique, disait le 
ministre orateur dans la séance du Sénat du 24 fé- 
vrier 1862, la crainte de voir sacrifier ces vieilles 
relations d'amitié, ces vieux souvenirs, qui nous 
lient à ce peuple dont noire sang a servi jadis à 
créer, à cimenter l'indépendance, cette crainte-là 
n'est pas sérieuse... Tout cela, en vérité, est sans 
fondement; ce qui est vrai, c'est l'amilié de l'Empe- 
reur pour les Etats-Unis, c'est son sincère désir de 
les voir se pacifier, sa disposition à concourir, autant 
qu'il sera en lui, à cette réconciliation si désirable; 
mais, quanta rien faire, qui pût être en contradic- 
tion avec ces sentiments, qui sont ceux de la France, 
le Sénat peut être tranquille, l'Empereur n'y est pas 
disposé. » 

Si ces paroles ont suffi pour tranquilliser le Sénat, 
elles n'ont pas eu la même vertu de l'autre côté de 
l'Atlantique. Dès les premières communications of- 
ficielles, le gouvernement fédéral avait reconnu 
combien les sentiments de la France différaient de 
ceux que M. Billault lui prêtait. Le cabinet desTui- 

1 M. Sewcirdù M. Dnyton, 2 C 2 avril 1861. 



GQ LA POLITIQUE FRANÇAISE 

leries, lout en protestant avec chaleur de sa bonne 
amitié, avait déclaré immédiatement qu'il entendait 
garder une neutralité absolue; également attaché 
aux deux partis, il écartait soigneusement toute ex- 
pression qui impliquât une idée de préférence; il 
s'abstenait de rechercher de quel côté était le droit; 
il aurait voulu qiïun compromis quelconque prévînt 
cette lulîc intestine dont il se gardait d'ailleurs de 
préjuger l'issue; en un mot, il n'avait qu'un seul 
désir, le rétablissement de la paix, au prix même de 
la dissolution de l'Union \ Cependant, ajoutait-on, 
l'Empereur n'était nullement porté à reconnaître 
précipitamment les Étals confédérés, car il n'avait 
pas l'usage de se presser en pareille circonstance, 
comme il venait de le prouver par la reconnaissance 
si longtemps différée du nouveau royaume d'Italie 2 . 
M. Seward était déjà édifié sur la portée de ces 
explications par la légation américaine de Saint- 
Pétersbourg, qui lui avait annoncé que la France et 
l'Angleterre, après s'être entendues pour reconnaître 
simultanément aux confédérés la qualité et les droits 
de belligérants, insistaient auprès des autres puis- 
sances pour leur faire adopter un parti analogue 3 . 

1 M. Thouvencl à M. Mercier, Il mai 1861. 

2 M. Faulkner à M. Seward, 15 avril 1861. 

5 L'Espagne, la Hollande et le Brésil sont les seules puissances 
qui aient suivi l'exemple de la France et de l'Angleterre en re- 
connaissant aux Etats confédérés h qualité de belligérants. 



EN AMERIQUE. 67 

L'Angleterre, en montrant peu de bon vouloir 
pour l'Union, ne déviait nullement de la ligne con- 
stamment suivie par ses hommes d'Etal. La France, 
au contraire, renonçait à son ancienne politique et 
adoptait, pour constater cette renonciation, le mode 
qui pouvait blesser davantage les États-Unis, celui 
d'une action concertée avec l'Angleterre. 11 est sans 
exemple en effet qu'une grande puissance ne voie 
dans une démarche collective de ce genre l'intention 
nettement exprimée d'exercer une pression sur ses 
déterminations. Aussi, alors môme qu'une commu- 
nauté absolue d'intérêts aurait existé entre la France 
et l'Angleterre, il eût été préférable, au double 
point de vue du succès et des égards dus à un 
grand peuple, que chacune de ces puissances agît 
isolément. En outre, et en admettant cette com- 
munauté temporaire d'intérêts, il fallait prévoir 
qu'elle pouvait avoir une fin, et par conséquent, 
après avoir dirigé la France dans une voie opposée 
à ses traditions, ne pas enchaîner sa liberté d'ac- 
tion au point de rendre tout changement difficile, 
peut-être même impossible, le jour où la néces- 
sité en serait constatée. Le gouvernement n'eut 
pas cette prévoyance, et il s'engagea vis-à-vis de 
l'Angleterre d'une manière si é! roi te que, l'année 
suivante, M. Thouvenel signalait, au nombre des 
molifs qui empêchaient la France de revenir sur 
la reconnaissance de la qualité de belligérants, 



68 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

l'impossibilité où elle était d'agir sans l'Angleterre, 
envers laquelle elle était liée par l'action commune 
de l'année précédenle 1 . 

Si, en principe, le gouvernement américain était 
autorisé à considérer l'entente anglo -française 
comme une dérogation aux traditions de notre poli- 
tique, en fait, il lui était difficile de n'y pas décou- 
vrir la condamnation anticipée de l'Union formulée 
simultanément par son plus ancien ami et son plus 
redoutable adversaire. La France et l'Angleterre, il 
est vrai, se défendaient de la pensée de reconnaître 
définitivement la séparation, mais ce correctif ne 
pouvait ni satisfaire les fédéraux ni détruire les es- 
pérances des confédérés. Ces derniers trouvaient, 
dans l'attribution de la qualité de belligérants, la 
promesse implicite de la reconnaissance ultérieure 
de leur indépendance et par suite un encouragement 
indirect mais efficace à continuer la guerre civile. 
Les cabineîs de Londres et de Paris ont prétendu 
qu'ils ne pouvaient agir autrement, que le gouver- 
nement confédéré annonçait l'intention de délivrer 
des lettres de marque, et que l'entente entre les 
puissances européennes était chose toute simple, 
puisqu'elles avaient un intérêt commun, celui de 
faire respecler leur neutralité et d'assurer à leurs 

1 M. Tliouvenel à M. Mercier, 21 mai 1862; M. Dayton â 
M. Seward, 22 mai 1862. 



EN AMÉRIQUE. 69 

nationaux les garanties stipulées par la déclaration 
de Paris. De telles précautions auraient été sages si 
elles avaient été réellement prises en vue d'une 
guerre éclatant entre deux puissances maritimes, 
elles s'expliquaient moins naturellement pour la 
crise américaine. En effet, l'examen attentif des 
forces respectives du Nord et du Sud ne permettait 
pas de supposer une lutte sur mer. A l'exception du 
Nashville et du Smnter, qui n'ont pas tardé à dispa- 
raître, M. Jefferson Davis ne disposait en ce moment 
d'aucun bâtiment de ligne, et il paraissait peu pro- 
bable qu'il réussît à construire ou à équiper de nou- 
veaux navires dans des ports dépourvus d'ateliers et 
d'arsenaux. Enfin, fût-il parvenu à armer quelques 
bâtiments, toute communication régulière avec la 
mer leur aurait été interdite par le blocus des ports 
du Sud, blocus effectif puisque, malgré les réclama- 
tions des parties intéressées, la France et l'Angle- 
terre l'ont toujours observé. 

Mais, répondent les deux puissances, les récrimi- 
nalions du gouvernement américain n'ont pour base 
que des griefs purement imaginaires; la reconnais- 
sance de la qualité de belligérants n'a été que la dé- 
claration d'un fait préexistant indépendant de la vo- 
lonté des neutres; elle n'a exercé aucune influence 
sur la marche des événements, « 11 n'y a plus en ce 
moment, écrivait M. Thouvenel le 21 mai 1862, en 
dehors des eaux des Etats-Unis de navire du Sud dont 



70 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

les mouvements ou les attaques aient lieu de préoc- 
cuper le cabinet de Washington. Il n'y a donc plus 
aucun intérêt véritable pour lui à demander que les 
gouvernements étrangers déclarent ne plus vouloir 
reconnaître au Sud les droits d'un belligérant. » 
Or, il est au contraire avéré que l'attitude de la 
France et de l'Angleterre a seule donné au gouver- 
nement confédéré le moyen de faire le plus grand 
tort au commerce américain, en lui permettant de 
substituer, aux navires bloqués dans ses ports, des 
bâtiments parfaitement armés sortant des ports an- 
glais et payés à l'aide d'emprunts contractés en Eu- 
rope. Telle est l'origine de la Florida, de YAlabama, 
de la Georgia, qui, avec un navire marchand pris 
par YAlabama et transformé en vaisseau de guerre, 
constituent la seule force navale des Etats confédé- 
rés, ta laquelle puisse s'appliquer la déclaration 
anglo-française du mois de mai 1861 l . Ainsi s'est 



1 Les croiseurs confédérés sont en ce moment au nombre de 
quatre. La Florida, la Georgia, YAlabama et la Tuscaloosa. 
Leurs équipages se recrutent surtout en Europe. La Florida vient 
de Liverpool, où elle a été construite, malgré les protestations du 
ministre américain en Angleterre. Lancé sous le nom de ÏOreto, 
ce navire a été conduit d'abord à Nassau (Babama) par un équi- 
page anglais. Saisi momentanément à la requête du consul des 
États-Unis, YOreto a été relâché faute de preuves suffisantes et 
est parvenu, en arborant le pavillon de guerre anglais, à entrer 
dans le port de Mobile, où il reçut un équipage américain et son 
nom actuel de Florida. La Georgia a été construite à Glasgow 



EN AMERIQUE. 71 

trouvé résolu le problème jusqu'alors insoluble 
d'une guerre maritime faite au nom d'une puissance 
qui n'a 5 sa disposition ni flotte ni port de mer. 
Désormais, la Suisse peut, en vertu de ce précé- 
dent, déclarer la guerre au Portugal, et user de la 
qualité de puissance belligérante pour donner des 

sous le nom du Japon et n'a jamais jeté l'ancre clans un port 
confédéré. Quant à YAlabama, il sort des chantiers de Liverpool 
où il était désigné seulement par son numéro 290. Les agents 
américains sollicitèrent la saisie du 290 qui leur fut accordée 
seulement après que ce bâtiment eut pris la mer pour se rendre 
aux Açores, en même temps qu'une barque chargée d'armes et 
de munitions prenait la même direction en quittant la Tamise. 
Malgré les règles de quarantaine et l'opposition des -autorités 
portugaises, l'équipage du 290 transféra à son bord tout le char- 
gement de la barque sous prétexte que celle-ci menaçait de cou- 
ler à fond et qu'il fallait sauver sa cargaison. Puis le vapeur an- 
glais Baliama amena le capitaine Semmes, tous les officiers qui 
avaient été à bord du Sumter, le reste de l'armement et un 
complément de vingt hommes d'équipage. Lorsque le capitaine 
Semmes fut à bord du 290, il lut la commission de M. Jeflérson 
Davis qui lui confiait le commandement du bâtiment de guerre 
confédéré YAlabama avec ordre de « couler bas, brûler et dé- 
truire tout ce qui portait les couleurs des Etats-Unis d'Amérique. » 
Lu des navires saisis par YAlabama, le Conrad de Philadelphie, 
est devenu lui-même un croiseur confédéré sous le nom de Tus- 
caloosa. La Florida et la Georgia relâchent maintenant à Brest 
et à Cherbourg. Les pertes que ces quatre bâtiments ont infligées 
au commerce américain doivent faire comprendre à ceux qui re- 
doutent ou désirent une guerre avec la Russie, que les dix na- 
vires de guerre russes qui hivernent en ce moment à New-York, 
pourraient, si la guerre éclatait, faire subir des dommages 
encore plus sérieux à notre marine marchande. 



72 LA IOLITIQUE FRANÇAISE 

commissions aux équipages de vaisseaux construits 
en Hollande ou en Suède. II nous est impossible, 
quant à nous, de découvrir en quoi une telle solu- 
tion sert la cause des neulres, dont on s'est tant 
préoccupé. En outre, appartenait-il aux puissances 
qui ont condamné la course comme contraire aux 
principes de la civilisation moderne d'autoriser in- 
directement un système de guerre qui présente en- 
core moins de garanties, puisque des bâtiments 
comme ceux des confédérés ne pouvant conduire 
leurs prises devant un tribunal, sont obligés, sur de 
simples apparences et au mépris des prétentions des 
neutres, d'en disposer sommairement par l'incendie 
du navire? 

Si la décision prise par la France et l'Angleterre 
blessa le gouvernement américain, la forme dans 
laquelle elle lui fut notifiée provoqua de sapait de 
justes réclamations. Lorsque M. Mercier et lord 
Lyons, ministres plénipotentiaires des deux puis- 
sances à Washington, vinrent ensemble à la secré- 
tairerie d'Élat remettre la dépêche, identique au 
fond, qui annonçait la reconnaissance des confédérés 
comme belligérants, et informait le cabinet améri- 
cain que le consul anglais de Richmond était ebargé 
de donner avis de celte résolution au gouvernement 
confédéré, M. Seward refusa fièrement d'entendre 
la lecture officielle des dépêches, et manifesta Fin- 



EN AMÉRIQUE. 73 

tention de ne jamais recevoir de communication col- 
lective des cabinets français et anglais sur les affaires 
intérieures de l'Union. « Les Etals-Unis, disait-il, 
étaient en droit de s'attendre de chacun d'eux à des 
procédés plus indépendants sinon plus affectueux \ » 
Le gouvernement américain a tenté à diverses 
reprises de faire revenir soit l'Angleterre soit la 
France sur leur détermination primitive, mais ses 
efforts ont toujours été infructueux. Au printemps 
de 1862 notamment, M. Seward profita des succès 
obtenus par les fédéraux en Louisiane pour réclamer 
le retrait de la qualité de belligérants. Il ne réussit 
pas mieux a Paris qu'à Londres, et M. Thouvenel 
répondit qu'alors même que la mesure sollicitée 
devrait avoir les résultats que M. Seward lui attri- 
buait, la France ne pouvait s'y prêter, car il ne serait 
pas digne d'elle, quand le Sud était battu, de lui 
retirer une concession faite au jour où on lui croyait 
quelque force 2 . Un raisonnement semblable s'accor- 
dait assez mal avec la prétention de réduire la recon- 
naissance de la qualité de belligérants à la simple 
constatation d'un fait ; nous devons donc croire que, 
dans la pensée des deux puissances, cette reconnais- 
sance avait eu pour base la conviction, peut-être 



' M. Seward à M. Adams, 21 mai 1861. 
2 M. Thouvenel à M. Mercier, 21 mai 1862; M. Dayton à 
M. Seward, 22 mai 1862. 



r a LA TOLITIQUE FRANÇAISE 

môme le désir de la dissolution de l'Union. C'est ce 
qui ressort clairement d'un entretien de l'Empereur 
avec M. Dayton, ministre des Etats-Unis d'Amérique 
à Paris. « L'Empereur répondit qu'il devait dire 
franchement que lorsque l'insurrection avait éclaté 
et que la concession des droits de puissance belligé- 
rante avait été faite, il ne croyait pas au succès du 
Nord et que l'opinion générale des hommes d'Etat 
de l'Europe était que les deux fractions de l'Améri- 
que ne se réuniraient jamais. Cette croyance, m'a- 
t-il donné à entendre, a été la raison principale de 
la reconnaissance de la qualité de belligérants. Il 
ajouta que c'était un pays immense, et par consé- 
quent difficile à soumettre 1 . » M. Thouvenel déve- 
loppait la même pensée en ces termes : « Il est im- 
possible de ne pas entrevoir que le jour où, aux 
Elats-Unis, la guerre aura cessé par la conquête de 
tous les Etats qui prétendaient à former une Union 
distincte, le régime qui suivra celte conquête ne 
pourra plus être celui qui existait avant le conflit, 
celui sous lequel le reste de l'Union aura continué 
de vivre. Il faut s'attendre à voir surgir alors, pour 
le gouvernement fédéral, des embarras complexes 
dont rien n'indique encore de quelle manière on 
pourra sortir. C'est dire par conséquent, que le 
trouble si profondément apporté dans la situation 

1 M. Dayton à M. Seward, 25 mars 1862. 



EN AMERIQUE. 75 

des Étals-Unis, et dont le contre-coup s'est fait si 
vivement sentir au dehors, ne cessera pas subite- 
ment et complètement par une soumission à laquelle 
la force seule aura contraint les Etats du Sud, et que 
celte soumission laissera encore malheureusement 
après elle, il y a lieu de le croire, plus d'une ques- 
tion à débattre l . » Ces observations consignées dans 
un document que le gouvernement français a cru 
devoir publier, n'ont, il faut le reconnaître, nulle- 
ment trait à l'intérêt des neutres, seul motif allégué 
à l'appui de la reconnaissance de la qualité de belli- 
gérants, elles se concilient également fort peu avec 
le système de circonspection dans lequel s'enveiop- 
pait notre diplomatie, loi^que, pour écarter jus- 
qu'aux apparences contraires à la neutralité, elle 
déclarait qu'elle ne voulait préjuger ni la légitimité 
ni l'issue de la lutte. 

L'entente de la France avec l'Anglelerre et la re- 
connaissance des confédérés comme puissance belli- 
gérante impliquaient forcément, malgré les protes- 
tations amicales qui l'accompagnaient, des disposi- 
tions peu favorables au gouvernement fédéral. Si 
quelque doute eût existé, les commentaires de la 
presse officieuse l'auraient levé. Ainsi une note de 
la Patrie, publiée en juin 1801 et insérée au Muni- 
leur produisit une vive sensation que constate une 

' M. Thouvenclà M. Mercier, 21 mai 18G2. 



76 LA I'OLITIQUE FRANÇAISE 

dépêche de M. Dayton. Il résulte, il est vrai, des 
explications données par M. Thouvencl que le gou- 
vernement n'avait été pour rien dans l'insertion faite 
au Moniteur, et que la Patrie « avait cessé depuis 
dix jours d'être un journal semi-officiel. » Mais, 
l'attitude prise dès lors par cejournal, a été constam- 
men t celle de tous les organes de la presse officieuse. 
Or, quoique le Moniteur ait déclaré plus d'une fois 
que la pensée du gouvernement doit être cherchée 
uniquement dans ses colonnes, les cabinets étran- 
gers ont toujours attaché une grande importance à 
la polémique de la presse française, qui à leurs yeux 
est livrée à la discrétion de l'administration par le 
décret organique de février 1852, et comme plus 
d'une fois des rigueurs administratives ont suivi la 
critique des actes des gouvernements alliés, on voit, 
à tort ou à raison, dans l'impunité d'attaques ana- 
logues une marque d'indifférence ou même d'hosti- 
lité. 11 n'y a donc pas lieu de s'étonner que le gou- 
vernement américain, qui avait attaché ou affecté 
d'abord d'attacher peu de valeur aux manifestations 
de la presse officieuse, s'en soit ému davantage 1 . 

1 On lit dans le Moniteur du 50 octobre 1861 : « La polé- 
mique qui s'est élevée dans ces derniers temps entre divers jour- 
naux pourrait avoir pour effet de fausser les idées du public sur 
la politique du gouvernement de l'Empereur... Pour couper 
court à des commentaires absolument erronés est-il besoin de 
rappeler que le Moniteur est le seul organe de la pensée du 



EN AMÉRIQUE. 77 

Ainsi le 11 décembre 186 1, M. Dayton accompa- 
gnait l'envoi d'un article du Constitutionnel, qui 
proposait la reconnaissance du Sud, de cette obser- 
vation « le Constitutionnel est considéré ici comme 
un journal semi-officiel... » Le 26 mai 1862, il 
appelait en ces termes l'attention de son gouverne- 
ment sur un autre article du môme journal dont les 
conclusions étaient identiques : « Vous savez que ce 
journal, s'il n'est pas semi-officiel, sert souvent à 
éclairer l'opinion publique en France sur les vues 
des principaux personnages de l'Etat. La partie de 
l'article placée entre des guillemets exprime très- 
nettement les vues et la pensée de plus d'un minis- 
tre et je crois même de l'Empereur. » Nous trouvons 
encore des réflexions sur le môme sujet dans une 
dépêche du 9 juillet de la même année. « Je ne puis 

gouvernement et qu'il n'y a pas en France un journal semi- 
officiel. )) 

Deux ans plus tôt, en mars 1850, le Moniteur contenait déjà 
ces lignes : « L'opinion publique, dans les pays étrangers, ne se 
rend pas un eomplc exact du régime actuel de la presse de 
France. On semble trop généralement croire que les journaux 
sont soumis à une censure préalable, et l'on est ainsi porté à 
leur accorder nue importance qui n'a pas de fondement. L'admi- 
nistration, on devrait le savoir, n'a sur ta presse aucune action 
préventive. Le public doit donc, en tout état de cause, se mettre 
en garde contre les inductions fondées sur le langage des jour- 
naux. Toutes les fois qu'une grande question se présente ou 
qu'un, fuit important s'accomplit, le gouvernement s'adresse di- 
rectement à la nation par l'organe du journal officiel. » 



78 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

cepcndantpas, y lisons-nous, fermer les yeux sur un 
fait. C'est que les journaux français qui passent pour 
représenter la pensée gouvernementale ont, depuis 
quelques semaines, changé la forme et le fond de 
leur discussion sur nos affaires. Plusieurs d'entre 
eux sont dans leur polémique presque aussi hostiles 
et aussi injurieux que le Times de Londres lui-même. 
Les choses, vous pouvez en avoir la certitude, ne se 
passeraient pas ainsi si pour une raison quelconque, 
cette attitude n'avait pas l'agrément du gouverne- 
vient et des principaux personnages officiels. La presse 
en Europe et plus spécialement en France n'est pas 
indépendante comme la nôtre. Ses actes ou ceux 
d'une partie de ses organes sont sous la direction 
constante du ministre de l'intérieur 1 . » 

1 M. Dayton à M. SewarJ, 9 juillet 1862. — Si nous recher- 
chons les titres des confédérés aux sympathies de certains jour- 
naux français, il ne serait peut-être pas difficile de les trouver 
dans les doctrines que professent les principaux organes du gou- 
vernement esclavagiste de Richmond. « L'établissement de cette 
Confédération, lisons-nous dans l'Examiner du 28 mai 1865, 
est une réaction parfaitement déterminée contre la marche gé- 
nérale de la civilisation égarée de notre siècle. A la formule : 
Liberté, Egalité, Fraternité, nous avons résolument substitué : 
Esclavage, Subordination, Gouvernement. » — La Bévue de 
Bow, qui exerce une très- grande influence dans le Sud, publiait 
récemment une étude sur le meilleur système de gouvernement, 
d'où nous extrayons les lignes suivantes: « C'est bien à tort que 
'on met en si grande estime la liberté civile. Les hommes s'ac* 
coutument à croire qu'un pays est d'autant plus heureux et proa-* 



EN AMÉRIQUE, 79 

père que ses citoyens jouissent d'une plus grande somme de 
liberté. C'est là la grande erreur de notre époque.... La consti- 
tution des armées nous offre le plus parfait système de gouverne- 
ment, parce que dans les armées il y a aussi peu de liberté que 
possible, mais beaucoup d'ordre, de subordination et d'obéis- 
sance passive. » Nous empruntons ces passages aux curieuses 
notes dont M. Malespine a accompagné la traduction du remar- 
quais discours prononcé, à New-York, le 10 septembre 1865, 
par M. Sumner, président du comité des affaires étrangères au 
Sénat des États-Unis. (Les relations extérieures des États-Unis. 
Paris, Dentu, 1865.) 



LA POLITIQUE FRANÇAIS!-: 



Le gouvernement français paraît s'être peu préoc- 
cupé d'atténuer le mécontenlcment produit en Amé- 
rique par l'attribution de la qualité de belligérants 
aux confédérés. Lorsque l'enlèvement de MM. Slidell 
et Mason à bord du navire anglais le Trent provoqua 
un incident diplomatique enlre l'Angleterre et les 
Étals-Unis, le cabinet des Tuileries montra une telle 
ardeur dans la condamnation des procédés d'ailleurs 
très-répréliensibles du capitaine Wilkes, que les 
Américains résidant en Europe conçurent de vives 
inquiétudes sur ses projets. M. Dayton se crut même 
autorisé à demander à M. Tliouvenel si, en cas de 
guerre, la France resterait neutre ou s'unirait à 
l'Angleterre. M. Thouvenel repoussa la pensée de 
déclarer la guerre à l'Amérique pour une affaire qui 
regardait particulièrement la Grande-Bretagne, en 
ajoutant toutefois que si le gouvernement français 



EN AMERIQUE. 81 

restait spectateur, il ne serait pas spectateur indiffé- 
rent, et que la force morale de son opinion serait 
contre l'Union 1 . A l'appui de ce dire, le ministre 
des affaires étrangères chargea M. Mercier de com- 
muniquer à M. Seward une note qui développait 
avec autorité les principes du droit des gens, et ne 
laissait pas que d'être très-pressante, malgré sa 
forme très-amicale. Cette attitude nous a valu plus 
tard l'expression publique de la gratitude de l'Angle- 
terre, mais en raison des circonstances dans les- 
quelles ce témoignage s'est produit, on pourrait 
peut-être y voir, à côté d'un hommage rendu à la 
vérité, un calcul habile pour exciter les méconten- 
tements du peuple américain contre la France, « Ni 
S. M. la Reine, ni le peuple anglais, écrivait le comte 
Russell au moment où il rejetait nos propositions de 
médiation, n'ont oublié la manière noble et empressée 
dont l'Empereur des Français a soutenu le droit des 
gens et défendu la cause de la paix, lorsque les com_ 
missaires confédérés ont été faits prisonniers a bord 
du Trent*. » 

Heureusement pour la paix du monde, le gou- 
vernement anglais n'eut à nous tenir compte que 
des intentions. En effet, le cabinet de Washington 
n'avait pas attendu la vigoureuse argumentation de 

1 M. Diytou à M. Seward, 6 décembre 1861. 

2 Lecumte ttussell au comte Cowley, 15 novembre 1802. 

6 



82 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

M. Thouvenel pour reconnaître la faute du capi- 
taine Wilkes, la condamner, et offrir à l'Angle- 
terre les satisfactions compatibles avec la dignité 
des deux puissances. M. Mercier lut donc sa dé- 
pêche à M. Seward quand tout était fini, et celui- 
ci put dire « que la détermination de son gouver- 
nement rendait inutile toute discussion en réponse 
aux commentaires de M. Thouvenel, » et répli- 
quer aux politesses de la diplomatie française par 
celte affirmation des plus courtoises que les «Elats- 
Unis éprouvaient un sincère plaisir à échanger Jes 
assurances d'une ami (ié qui avait pour origine les 
associations les plus sacrées dans l'histoire des deux 
pays 1 . » 

À peine l'incident du Trent était-il vidé que 
M. Thouvenel présentait des observations sur les 
opérations des forces fédérales contre le port de 
Charleston. Afin de rendre le blocus plus effectif, la 
flotte de l'Union avait cherché à obstruer temporaire- 
ment l'une des entrées de ce port. Cette mesure 
avait été défigurée par les partisans du Sud et repré- 
sentée comme l'équivalent d'une destruction totale, 
et même irréparable. Les organes du gouvernement 
américain démon! rèrent facilement que l'opération 
projetée n'avait nullement celte portée et que les 
puissances étrangères auraient pu s'en convaincre si, 

1 M. Seward à M. Mercier, 27 décembre 1861. 



EN AMÉRIQUE. 85 

avant d'adresser au gouvernement américain des de- 
mandes d'explications qui avaient tout l'air de 
remontrances, elles eussent attendu des renseigne- 
ments plus circonstanciés. D'ailleurs l'obstruction 
du port de Charleston aurait-elle eu le résultat sup- 
posé, il est encore douteux que ces représentations 
fussent opportunes et conformes à la neutralité que 
nous entendions garder. Depuis douze ans, la France, 
malgré sa devise pacifique, a toujours entrepris ou 
poursuivi simultanément plusieurs expéditions. Or, 
il est indubitable qu'elle recevrait de fort mauvaise 
grâce les critiques des puissances neutres sur la ma- 
nière dont elle dirige ses opérations militaires. Elle 
répondrait qu'elle est seule juge des moyens qu'elle 
prend pour mener à bonne fin ses entreprises, et 
qu'elle ne peut regarder comme des amis ceux qui 
manifestent un blâme, si amicale qu'en soit la forme. 
Elle porterait même si loin le sentiment de sa dignité 
nationale, qu'elle se refuserait à tout échange d'i- 
dées par voie diplomatique sur des actes qui, comme 
le pillage du palais d'été de l'empereur de la Chine, 
méritent cependant une énergique flétrissure 1 . Elle 



1 La Cour des comptes s'est étonnée de ne trouver dans les 
comptes du payeur de l'armée de Chine aucune recette à titre de 
prise sur l'ennemi. Le ministre de la guerre, à qui elle en a ré- 
féré, lui a donné les explications suivantes. « Il est de principe 
que les prises faites sur l'ennemi appartiennent au Trésor public, 



84 LA POLITIQUE FRANÇAISE. 

est restée dans le même ordre d'idées, lorsque, pen- 
dant la dernière insurrection indienne, elle s'est 
abstenue d'élever la voix, au nom delà civilisation, 
contre les abominables moyens de répression adoptés 
par quelques fonctionnaires anglais. Pourquoi donc 
a-t-on suivi une ligne de conduite différente vis-à-vis 
du gouvernement américain qui était d'autant plus 
intéressé à intercepter les communications du litto- 



mais l'article 119 de l'ordonnance du 5 mai 1852 a consacré 
une exception, en abandonnant aux partisans et aux détache- 
ments isolés les prises faites par eux. Le bénéfice de cet article 
a été accordé an corps de 2,000 hommes qui, séparé du corps 
d'armée, s'empara de l'un des palais d'été. » La Cour déclare dans 
son rapport, sur les comptes de 1860, « qu'il ne lui appartenait 
point d'apprécier les circonstances et les motifs qui ont. déter- 
miné l'application de l'art. 119 de l'ordonnance de 1852,» mais 
que « l'administration de la guerre reconnaît avec elle qu'il im- 
porte que cet article soit toujours renfermé rigoureusement dans 
ses limites, afin de ne point affaiblir le principe général consacré 
par la loi, que les prises faites sur l'ennemi appartiennent à J'État 
qui supporte les sacrifices nécessaires pour maintenir au dehors 
l'honneur du drapeau et les intérêts de la France. » Il est de fait 
que ce principe courrait risque de n'être jamais appliqué s'il 
était permis d'assimiler aux partisans et aux détachements 
isolés un corps de 2,000 hommes, alors surtout que l'effectif de 
l'armée à laquelle il appartient ne dépasse pas 5,000 hommes. 
En défalquant du chiffré de 5,000 hommes les malades et les 
hommes laissés en garnison à divers points stratégiques, on s'a- 
perçoit que le détachement de 2,000 hommes qui a pillé le palais 
d'été représentait à peu de chose près l'effectif disponible de 
l'armée expéditionnaire. 



EN AMÉRIQUE. 85 

ml ennemi avec les neutres, que la validité du blocns 
des ports du Sud était vivement contestée en France 
parla presse officieuse, et que des indices assez graves 
donnaient lieu de craindre que le cabinet des Tui- 
leries ne fût disposé à s'associer à ces contesta- 
tions? 

A partir des premiers mois de 1862, et sous i'in- 
fluence d'une cause que nous aurons à déterminer 
et à apprécier plus loin, l'attitude de la France de- 
vint de moins en moins sympathique. En 1861, elle 
faisait cause commune avec l'Angleterre, et parais- 
sait plutôt suivre cette puissance qu'aspirer au rôle 
principal. Le 10 mars, le ministre de M. Buchanan 
à Paris écrivait que, si la question de la reconnais- 
sance des confédérés était agitée, il croyait d'après 
le ton général de ses conversations avec l'Empereur 
« que la France agirait comme la puissance la plus 
amie, qu'elle serait la dernière des grands États de 
l'Europe à donner des encouragements précipités à 
un démembrement de l'Union ou même à provoquer 
les plaintes légitimes du gouvernement américain. » 
Mais à la fin de l'année et au moment même où écla- 
tait l'affaire du Trent, le bruit se répandit que les 
rôles étaient intervertis et que la France prenait 
l'initiativedes projets contraires à l'Amérique. «L'ar- 
rangement de l'affaire du Trent, écrivait, le 17 fé- 
vrier 1862, M. Adams, ministre américain à Lon- 
dres, a déconcerté les partisans du Sud. Leprincipal 



86 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

appui de leurs nouveaux plans serait la politique 
qu'ils supposent à l'Empereur des Français. On croit 
ici qu'il a déjà fait au gouvernement britannique 
des ouvertures pour protester contre le blocus qui 
serait à la fois, dans la forme et au fond, d'un côté 
trop vexatoire, de l'autre trop peu effectif. On affirme 
aussi qu'il commence à juger à propos d'agiter la 
question de la reconnaissance des Etats confédérés. 
Je ne puis dire que les preuves qui m'ont été données 
à ce sujet soient entièrement satisfaisantes, mais je 
les ai cependant trouvées suffisantes pour vous faire 
une communication à ce sujet 1 . » M. Seward répon- 
dait en ces termes le 7 février suivant : « Nous ap- 
prenons de divers correspondants en même temps 
que de vous, que la France aurait proposé il y a trois 
mois à la Grande-Bretagne la reconnaissance et une 
intervention pour rompre le blocus. Cette commu- 
nication qui paraissait des plus autorisées passait 
pour venir du sein même des conseils du gouverne- 
ment anglais, cependant nous n'y avons pas cru. » 
Quelques jours auparavant, M. Mercier renouvelait, 
à Washington même, les assurances déjà données en 
1861 et déclarait que la France ne le céderait « à 
aucune puissance en ménagements pour un peuple 
ami dont l'avenir l'intéresse sous tant de rapports et 



1 M. Adams à M. Seward, 17 janvier 1862 



EN AMÉRIQUE. 87 

à un si haut degré 1 . » M. Thouvenel de son côté 
approuvait le langage de M. Mercier : « Vous avez 
avec toute raison démenti le bruit accrédité autour 
de vous par des correspondances privées que nous 
nous disposions a reconnaître la confédération du 
Sud. » Mais la valeur de ces paroles se trouvait sin- 
gulièrement amoindrie par cette réflexion que « les 
ménagements que des puissances amies ont à cœur 
de conserver dans leur conduite vis-à-vis du cabinet 
de Washington ne sauraient entièrement l'empêcher 
de se rendre compte de la difficulté constante qu'elles 
éprouveraient, si l'état de choses se prolonge, à 
garder la même attitude 2 . » M. Thouvenel recon- 
naissait, il est vrai, dans sa dépêche du 27 février 
1862, qu'il appartenait au gouvernement fédéral 
« de chercher, le premier, comment il serait pos- 
sible de sortir d'une position qui affectait tous les 
intérêts. » 

L'avertissement ou la menace que nous venons 
d'extraire de cette dépêche, devient dès lors le corol- 
laire obligé de l'argumentation très-variée à l'aide de 
laquelle le cabinet français ne cessera de conseiller 
la conclusion immédiate de la paix, même au prix 
de la reconnaissance des États confédérés. M. Thou- 
venel s'était d'abord prévalu des échecs militaires du 

1 M. Mercier à M. Thouvenel, 11 février 1805. 

2 M. Thouvenel à M. Mercier, 27 février 18G2. 



88 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

gouvernement fédéral pour l'engager à la paix. Les 
grands succès obtenus par les armées de l'Union en 
Kentucky et en Tennessee., dans les mois de janvier 
et de février 1862, lui semblèrent ensuite une raison 
déterminante pour faire tomber les armes des mains 
de M. Lincoln, a On comprend, disait-il, que l'ad- 
ministration de M. le président Lincoln ail jusqu'à 
présent cru devoir réagir vigoureusement contre une 
situation qui semblait défier ses efforts. Actuelle- 
ment elle a prouvé qu'elle était en état de les pro- 
portionner aux embarras qu'elle rencontrerait. Elle 
n'a donc plus à craindre, si elle écoute des interpré- 
tations différentes, qu'on se méprenne sur les mo- 
biles qui la font agir. » En juge consommé du point 
d'honneur, M. Thouvenel ajoutait que a lesavantages 
remportés par le gouvernement fédéral sont assez 
marqués pour que son amour-propre se trouve com- 
plètement dégagé dans la question qui s'agite entre 
les deux parties de l'Union . » Le cabinet de Washing- 
ton éviterait ainsi au dehors des complications que la 
France n'avait « rien négligé pour écarter, mais qui 
sortiraient fatalement de la crise actuelle si sa pro- 
longation rendait plus lourds qu'ils ne le sont de- 
venus les sacrifices dont le commerce et l'industrie 
ont à souffrir en Europe \ » 

M. Mercier ne paraît pas avoir développé à M, Se- 

1 M. Thouvenel à M. Mercier, 6 mars 1862. 



EN AMÉRIQUE. 80 

ward l'argumentation sur laquelle M. Thouvenel 
faisait un si grand fond. Il ne pouvait ignorer, en 
effet, que la résistance opposée par M. Lincoln et le 
congrèsm aéricain à la séparation des Etats du Sud, 
s'inspirait d'un sentiment plus élevé que celui de i'a- 
mour-propre, le sentiment du devoir. Il se borna donc 
à rappeler les intentions de son gouvernement, dans 
un entretien dont il résumait ainsi le résultat: 
« Le cabinet de Washington est aujourd'hui in- 
struit de nos préoccupations, et préparé aux réso- 
lutions qu'elles pourraient nous suggérer 1 . » Le 12 
juin 1862, M. Thouvenel écrivait encore que l'op- 
portunité d'une solution pacifique se faisait de plus 
en plus sentir; mais, quelque persuadé qu'il fût 
qu'on éviterait ainsi « les compli- cations extérieu- 
res qu'un excès de souffrances finirait par engen- 
drer inévitablement, » il ne croyait pas devoir 
prendre l'initiative d'un conseil direct 2 . Le 25 juil- 
let, il revenait sur les mêmes idées avec plus 
d'insistance; «des sollicitations que justifiaient de 
trop réelles souffrances, ne cessaient de réclamer du 
gouvernement de l'Empereur un remède à ce triste 
état de choses. Malgré ces sollicitations, toutes les 
considérations qui auraient tendu à faire abandonner 
la neutralité, avaient été écartées. Mais cette attitude 

1 M. Thouvenel à M. Mercier, 7A mars 4862. 

2 M. Thouvenel à M. Mercier. 



90 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

d'abstention ne devait pas néanmoins faire perdre 
de vue aux États-Unis le fond de la situation, aucun 
gouvernement ne pouvant demeurer sourd indéfini- 
ment aux plaintes qui s'élèvent autour de lui, quand 
elles sont l'écho du sentiment général du pays \ » 

1 M. Thouvenel à M. Mercier. 



EN AMÉRIQUE. 91 



VI 



Les bruits qui prêtaient à la France des projets 
d'intervention prenaient chaque jour plus de con- 
sistance 1 . Cependant M. Seward ne s'en inquiétait 
pas outre mesure. « Dans toutes ses communications, 
écrivait-il à Londres, l'Empereur des Français a 
conservé le ton de la franchise, de l'amitié et de la 
déférence, en nous faisant voir cependant qu'une 
forte pression était exercée sur son gouvernement 
par les classes qui attribuaient leurs souffrances à 
la disette du coton 2 . » M. Dayton, de son côté, ne 
croyait pas davantage à une intervention : c< Il est 
vrai, écrivait-il, que nous ne pourrons jamais nous 
sentir entièrement sûrs de notre position à une cour 
où il y a un pouvoir parlant et agissant derrière le 



1 M. Seward à M. Adams, 31 juillet 1862 

2 M. Seward à M. Adams 13 août 1 862. 



02 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

ministre avec lequel on communique 1 . » Quoi qu'il 
en soit, on s'attendait à une résolution définitive de 
la part du cabinet des Tuileries, et M. Thouvenel 
avait même dit à un diplomate français, qui l'avait 
répété au chargé d'affaires américain à Bruxelles, 
que les affaires resteraient en suspens jusqu'au re- 
tour de l'Empereur deBiarritz, les questions italienne 
et américaine devant être reprises à cette époque 
seulement 2 . 

Quelque temps après cette communication , le 
portefeuille des affaires étrangères, retiré à M. Thou- 
venel, était confié à M. Drouyn de Lhuys. L'impor- 
tance de ce changement de personnes fut alors vrai- 
semblablement surfaite. On s'attendait à le voir suivi 
d'autres changements. C'est ce qu'annonçait M. Day- 
ton à son cabinet, en remarquant cependant « que 
la constitution du gouvernement français était telle 
que peu de chose transpirait à l'avance, par cette 
simple raison que l'Empereur était le seul pouvoir 
contrôlant. . . ; qu'en conséquence, tant qu'il ne disait 
rien, il était difficile de prévoir ce qui devait se 
faire 5 . » Nous aurions, quant à nous, quelque peine 
à établir une ligne de démarcation très-tranchée 
entre la ligne politique de M. Drouyn de Lhuys et celle 



1 M. Seward à M. Adnms, 10 octobre 1862. 

2 M. Seward à M. Adams, 12 octobre 1862. 

3 M. Dayton à M. Seward, 21 octobre 1862. 



Efl AMÉRIQUE. 95 

de son prédécesseur. L'un et l'autre, en effet, n'ont 
eu personnellement que fort peu d'action sur les 
affaires publiques, la constitution de 1852 réduisant 
le ministre des affaires étrangères au rôle un peu 
effacé d'instrument passif de la pensée souveraine. 
Toutefois, nous rendons à M. Thouvenel cet hom- 
mage, qu'il s'est efforcé d'apporter la plus grande 
mesure dans l'exécution d'une politique peu con- 
forme aux traditions de notre diplomatie. M. Drouyn 
de Lhuys, au contraire, a suivi une voie différente; 
et, tout en se montrant plus prodigue que son de- 
vancier de formules courtoises, il accuse dans sa cor- 
respondance des dispositions moins favorables encore 
aux Etats-Unis. 

Il inaugura son ministère par une dépêche adres- 
sée à nos ambassadeurs à Londres et à Saint-Péters- 
bourg, dans laquelle la France proposait à la Russie 
et à l'Angleterre de s'employer en commun, tant à 
Washington qu'à Richmond, afin d'amener une sus- 
pension d'armes de six mois, pendant laquelle tout 
acte de guerre direct ou indirect devrait provisoire- 
ment cesser sur mer comme sur terre, et qui pour- 
rait, au besoin, être prolongée ultérieurement. Ces 
ouvertures n'impliquaient pas d'ailleurs l'intention 
d'exercer aucune pression sur les négociations qu'il 
appartiendrait aux belligérants seuls d'entamer et 
de diriger. Jamais l'occasion n'avait été plus oppor- 
tune; les dispositions favorables à la paix qui s'étaient 



94 LÀ POLITIQUE FRANÇAISE 

manifestées dans le Nord comme dans le Sud, de- 
vaient seconder les démarches en faveur d'une trêve. 
Enfin, alors que les ouvertures des trois puissances 
ne seraient pas accueillies, elles ne seraient peut-être 
pas entièrement inutiles, car elles pourraient encou- 
rager le mouvement des esprits vers les idées de 
conciliation, et hâter ainsi le rétablissement de la 
paix. 

Malheureusement les propositions de M. Drouyn 
de Lhuys avaient leur point de départ dans une ap- 
préciation également fausse des droits des puissances 
européennes, de la situation des parties belligérantes, 
et des intentions de l'Angleterre et de la Russie. 

Comment le gouvernement français entendait-il 
justifier aux yeux des États-Unis la prétention de 
s'immiscer dans leurs affaires intérieures? Il était 
préoccupé à juste titre des souffrances que causait 
aux manufactures françaises le blocus qui intercep- 
tait les communications avec les États du Sud et em- 
pêchait l'exportation des cotons. Loin de chercher 
une atténuation à ces souffrances, les fondateurs de 
la Confédération s'étaient efforcés de les rendre plus 
intenses, dans la pensée que les immenses intérêts 
attachés aux industries alimentées par le coton, con- 
traindraient les gouvernements européens à inter- 
venir et à imposer au gouvernement fédéral une paix 
basée sur la reconnaissance de la séparation. 

« Si grande que soit l'importance réelle de leur 



EN AMÉRIQUE. 95 

commerce , lisons-nous dans une dépêche de lord 
Lyons, en date du 18 décembre 1860, leurs notions 
sur son influence sont aussi exagérées que déraison- 
nables. Ils semblent croire que la nécessité d'obtenir 
un approvisionnement suffisant de colon obligera 
l'Europe, et spécialement la Grande-Bretagne, à les 
traiter suivant les conditions qu'ils feront. Ils les y 
forceront en retenant le coton, oubliant ainsi que 
leur propre prospérité dépond beaucoup plus de la 
vente que celle des Etals du Nord et de l'Europe ne 
dépend de l'achat. Ils ne devraient pas oublier la 
leçon si souvent donnée par l'expérience, qu'en em- 
pêchant de s 1 approvisionner d'une marchandise à sa 
source ordinaire, on stimule et Von amène le succès 
et les efforts pour produire cette marchandise ailleurs, 
et pour substituer un nouveau lieu d'approvisionne- 
ment à V ancien. En réponse à tous les arguments, 
ils ne répondent qu'une chose : Le coton est roi 
(Cotton is king). Cette opinion outrecuidante de leur 
importance peut amener de très-sérieux inconvénients 
s'ils réussissent à établir leur indépendance... Nous 
devons considérer qu'une querelle avec eux ne nous 
donnerait pas les moyens d'améliorer la condition 
de leurs esclaves, tandis qu'elle amènerait de grandes 
privations et de grandes souffrances pour une partie 
considérable de notre population ouvrière, et, cepen- 
dant il répugnera toujours à nos sentiments d'entrer 
en relation intime avec une confédération basée sur 



96 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

le principe avoué de la continuation, sinon de l 'ex- 
tension de l 1 esclavage. A moins que les Etats séparés 
n'agissent avec modération dans la question de l'es- 
clavage, ils feront naître un sentiment d'indignation 
et d'horreur dans la Grande-Bretagne, qui fera taire 
toute considération d'intérêt matériel. » Ce noble 
langage, il ne faut pas l'oublier, est celui du repré- 
sentant de l'Angleterre, c'est-à-dire de l'éternelle 
adversaire de la grandeur américaine, de la nation 
la plus grandement intéressée dans l'exportation des 
cotons : nous en avons vainement cherché l'équiva- 
lent dans la correspondance diplomatique échangée 
au nom de la France, et pourtant la France, liée aux 
Etats-Unis par d'anciennes traditions d'amitié, était 
moins atteinte que l'Angleterre dans ses intérêts 
matériels. 

Nous comprenons la sollicitude avec laquelle le 
gouvernement s'est efforcé de remédier aux souf- 
frances causées à l'industrie nationale par la crise 
américaine, nous trouvons très-naturel qu'il ait de- 
mandé au pays des sacrifices exceptionnels pour 
parer aux besoins les plus urgents, et nous l'applau- 
dirions même d'avoir dans une pensée de sage pré- 
voyance, aidé les tentatives qui auraient pour objet 
de mettre l'industrie à l'abri du retour d'une 
crise semblable : mais nous regrettons qu'il ait per- 
mis de supposer qu'il se laisserait entraîner dans 
la voie où les esclavagistes comptaient attirer des 



EN AMÉRIQUE. 97 

puissances uniquement préoccupées d'intérêts maté- 
riels, lui qui a déclaré que l'intérêt de la France 
était partout où il y avait une cause juste et civilisa- 
trice à faire prévaloir, lui, qui a affirmé que la 
France était la seule puissance qui fît la guerre pour 
une idée, lui, qui s'est montré si dédaigneux pour 
les défaillances intéressées, lui, enfin, qui, en vue 
d'un avenir un peu incertain, n'a pas craint, sans 
consulter le pays, d'imposer des sacrifices actuels et 
certains à l'industrie nationale, en réduisant dans 
une très-forte proportion les droits protecteurs des 
tarifs douaniers. 

D'ailleurs, les principes du droit international s'op- 
posent à ce qu'un peuple motive son intervention dans 
les complications intérieures d'un autre peuple sur 
les dommages indirects que ces complications cau- 
sent à son propre commerce. Si la guerre civile écla- 
tait en Espagne, pourrions-nous y intervenir parce 
que cette guerre arrêterait l'exportation des laines qui 
alimentent nos manufactures? Si la France devait 
encore revoir de nouvelles révolutions, l'Angleterre 
pourrait-elle s'autoriser du préjudice qu'éprouve- 
raient ses fabricants et ses marchands, pour nous re- 
commander avec insistance le mode qui lui paraîtrait 
le plus propre à faire cesser le trouble apporté à son 
commerce? Evidemment, non! Il est donc certain 
que notre immixtion dans les affaires dcsEfats-Unis, 
si mitigée qu'elle fût, ne pouvait se justifier, ni par 



98 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

les fâcheuses conséquences de la disette du colon, 
ni par les préjudices que la guerre civile inflige aux 
Français résidant aux États-Unis en même temps 
qu'aux autres habitants de celte contrée. U Exposé 
de la situation de l'Empire, publié à l'ouverture de 
la session de 1864 rend un hommage tardif à ces 
principes : « Nos nationaux, y est-il dit, doivent 
comprendre que leurs intérêts, comme ceux des 
autres étrangers, ne sauraient prétendre, au milieu 
du tumulte des armées, à une sécurité exception- 
nelle et que toutes les garanties ordinaires perdent 
forcément, en pareil cas, quelque chose de leur effi- 
cacité. L'état de guerre impose d'ailleurs au com- 
merce des neutres d'inévitables entraves. Si le pro- 
grès des doctrines libérales tend à les relâcher, il ne 
saurait les supprimer entièrement. 

Peu édifié sur les droits des neutres, le cabinet 
des Tuileries avait la plus fausse idée de la situation 
des partis en Amérique. Cette méprise tenait en par- 
tie à la nature des informations qu'il recevait de 
M. Mercier, son ministre à Washington, peu favora- 
ble au rétablissement de L'Union. M. Mercier avait- 
il aux États-Unis l'influence nécessaire à l'action de 
la politique française? Il est permis d'en douter; et 
déjà, en 1862, plus d'une démarche intempestive 
avait diminué son crédit auprès du cabinet de 
M. Lincoln. Par exemple, ayant eu la malencon- 
treuse idée d'aller faire par lui-même une sorte d'en- 



EN AMÉRIQUE. 99 

quête à Richmond, il s'en était ouvert comme par 
hasard à M. Seward, et avait cru que le secrétaire 
d'État, donnant son acquiescement à ce projet, allait 
même jusqu'à exprimer le désir que le ministre de 
France se chargeât d'une sorte de mission auprès des 
principaux personnages du gouvernement confédéré. 
Que M. Mercier ait parlé à Richmond dans le sens du 
rétablissement de l'Union, nous n'en doutons pas, 
puisqu'il le déclare; mais il nous est plus difficile 
d'admettre qu'il ait recommandé cette solution avecla 
chaleur qui persuade et qui entraîne, et que la con- 
viction seule peut donner. Non-seulement il n'a con- 
verti personne, mais il a conçu une idée encore plus 
haute qu'auparavant des ressources des confédérés, 
et il a entendu avec le plus vif intérêt les hommes 
les plus considérables et les plus modérés du Sud lui 
manifester leur détermination de subir les dernières 
horreurs de la guerre plutôt que de rentrer sous le 
joug fédéral l . Quoique le récit de cette excursion di- 
plomatique n'ait pas été immédiatement publié, le 
fait de la visite de M. Mercier à Richmond avait paru 
si anormal à Londres, que M. Adams, à trois repri- 
ses différentes, sollicita de M. Seward des explica- 
tions à ce sujet 2 . 

Le voyage de M. Mercier eut pour résultat de 



1 M. Mercier à II. Thouvenel, 13 et 18 avril 1862. 

- M. Adams à M. Seward, 2 et 16 mai et 27 septembre 1802, 



100 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

confirmer le gouvernement français « dans l'o- 
pinion à laquelle le conduisait déjà un examen 
imparlial de la situation 1 .» Le 15 juillet 1862, 
M. Mercier appelait l'attention de M. Thouvenel sur 
les dispositions pacifiques qu'il croyait découvrir en 
Amérique. « En comparant, disait il, les dispositions 
actuelles avec celles qui se manifestaient l'année 
dernière, à la même époque, à la suite de l'affaire de 
Bulls Hun, il me semble qu'il n'y a riende trop témé- 
raire à supposer que le moment de la paix n'est 
peut-être pas aussi éloigné... Je sais qu'entre le mo- 
ment où le besoin de la paix serait généralement 
senti et celui où les bases de la paix pourraient être 
fixées, il y aurait à traverser de bien graves difficul- 
tés, ne serait-ce pas l'instant où une médiation euro- 
péenne pourrait être d'un grand secours, et envisa- 
gée ainsi par l'opinion? » 

Le gouvernement français admettait de tout point 
les rapports de son agent, et M. Seward informait 
M. Adams que M.Dayton, dans une conversation 
officieuse et improvisée avec M. Thouvenel, avait pu 
s'apercevoir de la conformité parfaite qui existait 
entreles appréciations du ministre des affaires étran- 
gères et celles de M. Mercier \ C'est ce qu'établit 
clairement, en effet, la suite de la correspondance: 



1 M. Mercier à M. Thouvenel. 

2 M. Seward à M. Adams, 10 octobre 1862, 



EN AMÉRIQUE. 401 

«N'est-on pas autorisé, demandait M. Thouvenel, à 
conclure de certains symptômes, que la continuation 
de la lutte ne répond plus à un besoin bien général 
dans le pays, et que, dès lors, chaque jour va ren- 
dre plus difficiles et plus pénibles les sacrifices 
qu'il lui impose? S'il en est ainsi, comme nous le 
supposons, nous avons l'espoir que la conviction qui 
commence à gagner les esprits, en s'affirmant plus 
hautement et plus courageusement, hâtera le mo- 
ment où une intervention amie et officieuse pourra 
peut-être, sans exciter d'ombrage, s'offrir avec oppor- 
tunité pour aider au rétablissement de la paix en 
Amérique 1 . » M. Thouvenel terminait cette commu- 
nication en engageant M. Mercier à recueillir tous 
les indices propres à l'éclairer à cet égard. Le 10 no- 
vembre, avant que la réponse de la Russie et de l'An- 
gleterre aux ouvertures de la France ne fût connue, 
M. Mercier en annonçant les échecs du gouvernement 
fédéral aux élections qui venaient d'avoir lieu, y 
voyait « le témoignage incontestable d'un grand 
changement dans les dispositions des esprits au 
sujet de la guerre,» et s'applaudissait de l'avoir 
prévu avec tant de justesse. «C'est disait-il, du mo- 
ment où j'ai vu naître ces dispositions, que j'ai cru 
opportun, pour le gouvernement de l'Empereur, de 
préparer quelque démarche conciliatrice qui pût 

1 M, Thouvenel à M. Mercier, 18 septembre 1862. 



402 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

venir en aide au rétablissement de la paix.» Huit 
jours après, il rappelait que « le point essentiel à 
atteindre, si l'on concluait à l'opportunité d'une mé- 
diation, serait d'empêcher que les hostilités ne pus- 
sent êlre reprises au printemps. Si à cette époque, 
en effet, il survenait une nouvelle campagne, il pour- 
rait être très-difficile d'en arrêter le cours l .» 

Mais, il faut bien le reconnaître, M. Mercier jugeait 
mal la situation, et n'avait pas compris la portée des 
mouvements d'opinions aux Étals-Unis. D'accord, 
quant au but à poursuivre, c'est-à-dire la reconstitu- 
tion de l'Union, les partis étaient restés divisés sur 
la ligne de conduite qui mènerait le plus sûrement 
à ce résultat. Le système suivi par M. Lincoln avait à 
la fois ses défenseurs et ses adversaires, entre les- 
quels un débat toujours animé, souvent même vio- 
lent, s'établissait dans le congrès, les assemblées 
particulières 5 chaque État et la presse, comme il 
fallait s'y attendre chez un peuple où la libre dis- 
cussion de toutes choses et de toutes personnes est 
la règle. Les adversaires de M. Lincoln ne lui repro- 
chaient point d'avoir préféré la guerre à la paix basée 
sur la séparation des Étals confédérés ; ils accu- 
saient principalement son administration de ne pas 
observer assez strictement les prescriptions de la con- 
stitution, de donner une mauvaise impulsion aux 

1 M. Mercier à M. Thouvenel, 18 novembre 1862. 



EN AMÉRIQUE. 105 

opérations militaires, et d'éloigner ainsi le jour où 
le but commun à tous serait atteint, par la rentrée 
des États du Sud dans le giron de la nationalité amé- 
ricaine. Voici, en effel , comment M. Horace Seymour, 
élu gouverneur de l'État de New-York par la coali- 
tion des adversaires de M. Lincoln, s'exprimait sur la 
question de guerre : 

c< Maintenant, puisque les gens du Sud ont fait de 
la baïonnette et de l'épée leur arbitre (ce sont eux et 
non pas nous qui ont fait ce choix), puisqu'ils sont 
décidés à vider ce différend par l'effusion du sang ; 
eh bien, que l'épée, au moins pour le présent, soit 
l'arbitre, et, dans nos mains vigoureuses, elle frap- 
pera des coups énergiques et certains pour le salut 
de notre patrie, ses institutions et son drapeau... En 
conséquence, nous vousdisons et nous disons au monde 
entier que ce grand parti conservateur relèvera les co- 
lonnes brisées de l'Union. Nous relèverons plus haut 
encore, plus près du ciel qu'elle n'a jamais été, et, du 
haut de cette splendeur, le drapeau de notre nation 
flottera toujours, avec toutes les étoiles et les bandes 
qu'y a successivement placées le merveilleux dévelop- 
pement de notre pays ; quoi que d'autres puissent dire 
ou penser, ni le parti conservateur de ce pays, ni moi- 
même individuellement, nous ne consentirons ja- 
mais à la division de cette Union et à la dissolution de 
cette grande alliance naturelle, qui a été faite par la 
nature et par le Dieu de la nature. Non ! jamais je n'y 



10 i LA POLITIQUE FRANÇEISE 

consentirai lani que j'aurai une voix à élever pour 
notre glorieux pays et un bras pour combattre. » 

C'est là, il faut l'avouer, un langage bien belli- 
queux pour le champion du prétendu parti de la 
paix, et qui nous explique mal comment M. Mercier 
a pu découvrir dans le mouvement électoral de 1862 
une lutte entre le parti de la guerre et celui de la 
paix. Nous sommes dès lors presque autorisé à croire 
que M. Mercier n'a pu se trompera ce point qu'en 
se laissant guider dans ses appréciations par le Cour- 
rier des Etats-Unis, journal imprimé en langue 
française, à New-York, et qui, s'il est l'écho du sen- 
timent de quelqu'un, ce que nous ignorons, ne 
représente, à coup sûr, pas plus une fraction quelcon- 
que de la société américaine, que le Moming-Chro- 
nicle, cité aussi clans son temps avec tant de com- 
plaisance par nos journaux officieux, ne représentait 
une fraction quelconque de la nation anglaise. 

Si le gouvernement français s'est grandement 
mépris sur l'état des esprits en Amérique, il n'a pas 
racheté cette erreur en se rendant un compte plus 
exact des dispositions de l'Anglelerre et de la Russie. 
L'Angleterre, il est vrai , s'est toujours montrée 
pleine de mauvais vouloir pour l'Union, mais elle 
s'est gardée de dépasser les limites qu'elle ne pouvait 
franchir sans s'exposer à la guerre. Elle a com- 
pris que, si la grande fédération américaine devait 
se désunir, cette dissolution si désirée résulterait 



EN AMÉRIQUE. 105 

uniquement de causes intestines dont, avec un peu 
d'habileté, on pouvait bien favoriser le développe- 
ment, mais au défaut desquelles il était impossible 
de suppléer. Le cabinet britannique a donc toléré sur 
son territoire beaucoup d'actes peu conformes à la 
neutralité, il a laissé les confédérés équiper des na- 
vires en Angleterre, les y armer, contracter des em- 
prunts; mais, lorsque cette tolérance lui a paru sus- 
ceptible d'entraîner des hostilités avec les Etats-Unis, 
il y a mis fin. C'est ainsi qu'après avoir fait procla- 
mer par les légistes de la couronne que la construc- 
tion des navires pour le compte des parties belligé- 
rantes n'était interdite par aucune loi, le comte 
Russell, en face d'une rupture imminente, n'a pas 
hésité récemment à ordonner la saisie des navires 
qui se construisaient dans les chantiers de Birken- 
hera pour le compte des Etats confédérés. Car, ce 
que l'Angleterre redoute avant tout, c'est une guerre 
maritime dans laquelle les trois milliards de biens 
qu'elle a engagés sur les mers seraient à la merci 
des nombreux corsaires sortant des ports des Améri- 
cains. Il était donc peu vraisemblable qu'avec son 
sens pratique le gouvernement anglais adhérât à une 
offre de médiation qui aurait vraisemblablement 
l'inconvénient d'irriter le peuple américain sans 
avancer la conclusion de la paix. 

Quant à la Russie, elle devait être encore plus 
éloignée de se rallier à une proposition de ce genre. 



106 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

Seule de toutes les grandes puissances maritimes, 
elle avait vu avec regret la sécession; elle avait po- 
sitivement refusé de reconnaître aux confédérés la 
qualité de belligérants, et la correspondance com- 
muniquée au congrès américain témoignait non- 
seulement des courtoisies de pure forme, mais des 
explications les plus sympathiques échangées entre 
les deux cabinets de Saint-Pétersbourg et de Wa- 
shington. C'était du prince Gortschakoff qu'était venu 
l'avis officieux par lequel M. Seward avait été informé 
des démarches tentées par la France et l'Angleterre 
pour entraîner toutes les puissances à attribuer 
aux confédérés la qualité de belligérants. L'empe- 
reur de Russie avait fait un accueil non moins gra- 
cieux que son premier ministre à M. Clay, envoyé de 
M. Lincoln. « L'empereur, écrivait M. Clay, m'a 
semblé très-satisfait de la défiance que je paraissais 
avoir à l'endroit des sentiments du vieux John 
Bull 1 . » — « Il n'y a pas de capitale en Europe, 
disait un an plus tard M. Camcron, successeur de 
M. Clay, où l'Américain fidèle rencontre une sym- 
pathie aussi générale qu'à Saint-Pétersbourg; nulle 
part non plus la fin d'une révolte contre nature ne 
serait accueillie avec une satisfaction plus vraie 2 . » 
Lors de l'incident du Trent 1 la Russie, comme la 



1 M. Clay à M. Seward, 21 juin 1861. 

2 M. Camerou à M. Seward, 25 juillet 1862. 



EN AMERIQUE. 107 

France, adressa une dépêche à Washington pour 
hlâmer la conduite du capitaine Wilkes, mais per- 
sonne n'éprouva, en la lisant, les inquiétudes que 
les communications du gouvernement français avaien t 
inspirées et, quand la nouvelle de l'arrangement des 
difficultés avec l'Angleterre arriva en Europe, le 
prince Gorlschakoff offrit gracieusement à l'envoyé 
américain de donner une nouvelle preuve de ses 
sympathies, en faisant publier dans le Journal de 
Saint-Pétersbourg la dépêche qu'il avait expédiée 
lui-même à ce sujet. Cette offre fut acceptée avec 
reconnaissance 1 . Le 7 août 1862, M. Cameron ac- 
compagnait des observations suivantes l'envoi d'un 
article du Journal de Saint-Pétersbourg qui démen- 
tait le bruit d'une entente de la Russie avec les au- 
tres puissances pour reconnaître le Sud ou interve- 
nir en Amérique : « La Russie a pour les Etats-Unis 
une vraie sympathie basée sur des sentiments d'a- 
mitié réciproque et d'intérêt commun. Elle consi- 
dère leur prospérité comme nécessaire à l'équilibre 
général, elle est convaincue que le peuple américain 
trouvera seulement dans le maintien de l'Union les 
conditions de puissance et de prospérité qu'elle dé- 
sire pour lui. r> Enfin, la veille même du jour où 
M. Drouyn de Lhuys adressait sa dépêche à M. le 
duc de Montebello, ambassadeur de France à Sainl- 

« M. Clayà M. Sewnrd, 24 janvier 1802. 



108 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

Pétersbourg, le 29 octobre 1862, le charge d'affaires 
américain rendait compte à M. Seward d'un entre- 
tien du prince Gorlscbakoff. « La Russie seule, avait 
dit le prince, s'est mise de votre côté, dès le début, 
et continue d'y rester. Nous sommes très-inquiets de 
vous voir adopter une ligne de conduite qui pré- 
vienne une division qui semble maintenant inévi- 
table. Une séparation en entraînerait une autre. Vous 
vous briseriez en morceaux... Vous connaissez les 
sentiments de la Russie, s'était écrié le prince avec 
chaleur. Nous désirons par-dessus tout le maintien 
de l'Union comme nation indivisible. Nous ne pou- 
vons pas prendre parti plus que nous ne l'avons fait. 
Nous ne sommes pas les ennemis des Etats du Sud. 
La Russie à déclaré ses intentions; elle y persiste. Il 
y aura des propositions d'intervention. Nous ne 
croyons pas que l'intervention puisse faire aucun 
bien en ce moment. Des propositions seront faites à 
la Russie de se joindre à quelque plan d'interven- 
tion. Elle refusera de souscrire à toute invitation de 
ce genre. La Russie restera sur le terrain où elle 
s'est placée dès le commencement de la lutte. Vous 
pouvez en être certain, elle ne changera pas 1 . » Ces 
paroles préjugeaient la réponse du cabinet de Saint- 
Pétersbourg aux propositions de celui des Tuileries. 
La Russie répondait par une fin de non-recevoir 

1 M. Taylor à M. Seward, 29 octobre 1862. 



EN AMÉRIQUE. 109 

qu'adoucissaient les formules de politesse en har- 
monie avec les rapports alors si intimes des deux 
cours. Si elle refusait son adhésion , c'était unique- 
ment afin d'éviter « l'apparence d'une pression 
quelconque de nature à froisser le sentiment puhlic 
aux États-Unis et à exciter des susceptibilités très- 
promptes à s'émouvoir à la seule idée d'une inter- 
vention étrangère. » Elle savait d'ailleurs « qu'une 
démarche combinée entre la France, l'Angleterre et 
elle, quelque conciliante qu'elle fût et de quelques 
précautions qu'on l'entourât, si elle se présentait 
avec un caractère officiel et collectif, risquerait d'a- 
boutir à un résultat opposé au but de pacification 
qui fait l'objet des vœux des trois cours 1 . » De son 
côté, le comte Russell répondait qu'après avoir pesé 
toutes les informations venues d'Amérique, « le gou- 
vernement de Sa Majesté était arrivé à cetle conclu- 
sion que, pour le moment, il n'y avait pas lieu d'es- 
pérer que le gouvernement fédéral acceptât la pro- 
position suggérée par la France, et qu'un refus de 
Washington dans le présent empêcherait tout le re- 
nouvellemenlde semblables offres à l'avenir 2 .» Ainsi, 
l'Angleterre par prudence et la Russie par dévoue- 
ment à la cause de l'Union, rejetaient les proposi- 
tions françaises. Le Moniteur s'efforça de pallier la 



1 Le prince Gorlscliakoff à M. d'Oubril, 17 novembre 1862. 

2 Le comte Russell au comte Cowley, 15 novembre 1862. 



110 Là POLITIQUE FRANÇAISE 

portée de cet échec diplomatique en insistant sur 
cette considération que les deux puissances avaient 
conclu 5 un ajournement et non à un refus. « Il 
faut, en effet, disait-il, tenir grand compte de l'ac- 
cueil que pourrait recevoir en Amérique une offre 
de bons offices; si nos informations sont exactes, les 
hésitations des cabinets de Londres et de Saint-Pé- 
tersbourg seraient bien près de toucher à leur 
terme. » La sagacité habituelle à l'organe officiel lui 
avait fait défaut, ou plutôt, cette fois encore, ses in- 
formations étaient loin d'être exactes, l'ajournement 
n'était en réalité qu'une forme polie de refus. 



EN AMÉRIQUE. 1 [ 1 



VII 



Si la démarche du gouvernement français auprès 
de la Russie et de l'Angleterre fut stérile, elle n'en 
fit pas moins grand bruit de l'autre côté de l'Atlan- 
tique. Les États du Nord y trouvaient l'aveu de sym- 
pathies ardentes pour les confédérés. En effet, une 
puissance sincèrement attachée à l'Union ne pouvait 
conseiller au gouvernement fédéral un armistice qui 
aurait facilité le ravitaillement des armées du Sud et 
le renouvellement de leur approvisionnement en 
matériel de guerre, à moins que ce gouvernement 
ne se fût résigné à reconnaître l'indépendance des 
Etats confédérés. Dans ce dernier cas, l'armistice 
n'était qu'une transition vers la paix. Or, le peuple 
américain ne voulait pas entendre parler de paix 
sans la soumission du Sud, et les hommes d'Etat 



112 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

vraiment dignes de ce nom approuvaient unanime- 
ment celte détermination l . 

Les confédérés, au contraire, accueillirent avec 
joie la nouvelle des ouvertures faites par la France 
^ux deux grondes puissances maritimes. Le 12 jan- 
vier 1865, M. Jefferson Davis disait dans son mes- 
sage : « C'est au monarque éclairé delà nation fran- 
çaise que le sentiment public est redevable de la 
première marque de sympathie pour les souffrances 
endurées avec tant d'héroïsme par notre population, 
de la première marque d'horreur devant l'affreux 
carnage qui a caractérisé les progrès de la guerre, 
et de ses désirs pour une prompte pacification. » 

Ce témoignage de la satisfaction de M. Jefferson 
Davis était insuffisant pour compenser les inconvé- 
nients de l'échec diplomatique qui isolait la poli- 
tique française en Amérique. On put croire un in- 
stant que le cabinet des Tuileries, éclairé par l'ex- 
périence, renonçait à toute pensée d'intervention; 
une lettre adressée le 25 novembre par M. Drouyn 



i C'est ainsi que M. le cardinal Antonelli a exprimé au chargé 
d'affaires américain à Rome l'opinion que le cabinet de Washing- 
ton suivait une polilique opportune et nécessaire, en rejetant 
toute idée de concession et de compromis avec ses ennemis do- 
mestiques. Dans la dépêche de M. Seward à M. Blatchford, en 
date du 13 octobre 1862, où la conversation se trouve rapportée, 
nous lisons ces mots: « Cette opinion fait autant d'honneur à 
Son Éminenee qu'elle plaît aux États-Unis » 



EN AMERIQUE. 115 

de Lhuys à M. Daylon autorisait cotte supposition : 
«Aujourd'hui, y lisons-nous, l'accueil fait à notre 
proposition par les cabinets de Londres et de Saint- 
Pétersbourg empêche que nous ne songions à y don- 
ner suite. Mais je puis vous assurer que nos dispo- 
sitions amicales n'ont pas changé. Si quelque jour 
les Américains, lassés de tourner leur valeur contre 
eux-mêmes, voulaient accourir à nous pour recher- 
cher de concert les moyens de terminer ce conflit, 
ils nous retrouveraient toujours prêts, soit en nous 
associant à d'autres puissances, soit isolément, à les 
aider de notre concours et à témoigner, par nos 
bons offices, des sentiments qui n'ont cessé d'animer 
la France à leur égard. » 

Les invitations indirectes, mais pressantes que 
cette lettre et une dépêche, simultanément adressée 
à M. Mercier, portaient au gouvernement américain, 
ne provoquèrent de sa part aucun appel aux bons 
offices de la France. Six semaines plus lard, la cor- 
respondance échangée entre le ministre des affaires 
étrangères et la légation de France à Washington 
était publiée dans les Documents diplomatiques 
communiqués aux Chambres réunies pour la ses- 
sion de 1865. Cette publication, en raison même 
des habitudes si généralement discrètes de l'ad- 
ministration, fut considérée comme la preuve que 
de nouvelles démarches allaient être tentées. En 
effet, à la même époque, (janvier 1865) contraire- 



114 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

meriLà l'assurance donnée dans les deux documents 
cités plus haut, que l'iniliative des ouvertures de- 
vrait désormais venir des parties belligérant s, 
M. Drouyn de Lhuys adressait à M. Mercier une dépê- 
che qui proposait une sorte de médiation. Après une 
dissertation élégante sur les désastres de la guerre, 
le ministre des affaires étrangères constatait qu'il 
avait fallu toute l'amitié qui animait le gouverne- 
ment impérial à l'égard des Etats-Unis pour que le 
peu de succès de ses ouvertures n'eût point refroidi 
son zèle. L'offre d'une médiation pure et simple lui 
avait paru compatible avec la fierté d'un grand 
peuple; toutefois, voulant ménager les susceptibi- 
lités du sentiment national, il se bornait à conseiller 
au cabinet de Washington d'entrer en pourparlers 
directs avec l'autorité qui représentait les Etats du 
Sud. Le gouvernement fédéral, il est vrai, ne déses- 
pérait pas de donner une impulsion plus active aux 
hostilités, la prolongation de la lutte n'avait pas 
abattu sa confiance dans le succès de ses efforts, 
mais les pourparlers pouvaient s'ouvrir sans que le 
cours des hostilités fût suspendu : les choses ne s'é- 
taient-elles pas ainsi passées lors de la guerre de 
l'Indépendance américaine? Les plénipotentiaires 
des deux partis pourraient donc s'assembler dans 
un lieu déterminé, substituer une délibération régu- 
lière et approfondie aux accusations que le Sud et le 
Nord se renvoyaient mutuellement, et rechercher si 



EN AMÉRIQUE. 135 

la séparation était inévitable ou si l'Union pouvait 
être rétablie. M. Drouyn de Lhuys chargeait M. Mer- 
cier de recommander à la sagesse du cabinet de 
Washington ces conseils dictés par le plus sérieux 
intérêt pour la prospérité des Etat-Unis. M. Se- 
ward répondit à cetle communication par une 
dépêche dont le Moniteur d'abord, et le Litre 
jaune de 1863 ensuite n'ont donné qu'une analyse 
très-incolore, M. Seward n'hésitait pas à croire que 
M. Drouyn de Lhuys s'était inspiré des traditions 
d'amilié qui liaient les deux pays, mais il lui repro- 
chait d'avoir paru s'attendre à quelque relâchement 
d'efforts ou à quelque témoignage de désespoir de 
la part du gouvernement américain, et de n'avoir 
pas ainsi rendu justice à son langage et à ses actes. 
Les événements des vingt et un derniers mois n'auto- 
risaient pas de semblables prévisions, la guerre avait 
été menée avec l'activité et le succès qu'en présence 
d'une révolte aussi grave, on pouvait demander à 
une nation livrée aux travaux de la paix depuis qua- 
tre-vingts ans. Puis, faisant allusion aux débals que 
soulevait dans la presse la correspondance de M. Mer- 
cier publiée dans le Livre jaune français de 1862, 
M. Seward exprimait la craintequeM. Drouyn deLhuys 
n'eût pris une autre lumière que la correspondance 
du gouvernement, fédéral pour s'édifier sur le caractère 
et les ressources de l'Union, et qu'il n'eût donné aux 
divisions qui existaient dans les Etats fidèles une 



m LA POLITIQUE FRANÇAISE 

importance qu'elles ne méritaient pas. Quant à Sa 
proposition de nommer des commissaires fédéraux 
pour délibérer des conditions de la paix avec des 
commissaires confédérés, elle se conciliait mal avec 
une appréciation exacte de la situation des parties 
belligérantes. En effet, toute négociation était inu- 
tile, puisque les deux parties ne tomberaient jamais 
d'accord sur les bases mêmes de celte négociation, 
les délégués des autorités confédérées ne pouvant 
rechercher que la séparation, et ceux des autorités 
fédérales ne devant accepter d'autre point de départ 
que le rétablissement de l'Union. Le terrain faisait 
donc absolument défaut pour la discussion. M.Drouyn 
de Lhuys ne pouvait d'ailleurs donner un tour plus 
désobligeant à sa proposition qu'en invoquant les 
précédents de la guerre de l'Indépendance améri- 
caine, car, du jour où les négociations s'ouvrirent 
entre l'Angleterre et ses anciennes colonies, celles-ci 
puisèrent de nouveaux encouragements dans la con- 
cession capitale que leur faisait la métropole en 
consentant à traiter de la paix sur la base de la re- 
connaissance de leur indépendance. M. Seward 
ajoutait, avec une nuance marquée d'ironie, que les 
conférences recommandées par la France pouvaient 
s'ouvrir immédiatement si les États impliqués dans 
l'insurrection envoyaient constitulionnellement leurs 
sénateurs et leurs députés remplir les sièges vacanls 
au congrès. De semblables conférences avaient déjà 



EN AMÉRIQUE. 117 

commencé, puisque le Maryland, Ja Virginie, le 
Kentucky, le Tennesse et le Missouri, Etats réclamés 
par les confédérés, étaient représentés au congrès, 
et que la Louisiane et l'Àrkansas y envoyaient leurs 
représentants. Cette forme de conférence avait l'a- 
vantage d'être en accord parfait avec le pacte fé- 
déral, tandis que celle qui avait été suggérée par 
M. Drouyn de Lhuys ratifierait la violation de la con- 
stitution et laisserait par conséquent derrière elle un 
pernicieux exemple. 

Au moment où cette dépêche, conçue dans un 
langage précis, ferme et parfois moqueur, partait 
pour la France, le sénat prenait connaissance du 
Livre jaune français et y voyait avec étonnement le 
récit du voyage de M. Mercier à Richmond, récit 
d'où il résultait clairement que ce voyage avait élé 
entrepris à l'instigation du secrétaire d'État, qui 
aurait même chargé le ministre français de porter 
en son nom des communications aux principaux per- 
sonnages du gouvernement confédéré. Des explica- 
tions furent donc demandées sur ce point au secré- 
taire d'Etat, qui répondit par une dénégation 
absolue : « Aucunes suggestions, dit-il dans son 
rapport, n'ont été faites à M. Mercier par le secré- 
taire d'État qui l'aient engagé ou qui aient eu pour 
objet de l'engager à entreprendre une mission à 
Richmond en avril dernier ou à aucune autre épo- 
que, ïl n'a pas clé autorisé, et aucune autre per- 



118 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

sonne n'a été autorisée par ce gouvernement ni par 
le secrétaire d'État à faire aucunes représentations 
d'aucune sorte ni sur aucun sujet aux agents insur- 
rectionnels des soi-disant autorités de Riclimond ou 
à avoir aucune communication avec elles de la part 
de ce gouvernement. » M. Seward ajoutait qu'il 
avait considéré comme étant d'une saine et libérale 
politique d'accorder des passe-ports aux ministres 
étrangers qui voulaient visiter toutes les parties du 
pays, dans lequel ils étaient accrédités, que le passe" 
port délivré à M. Mercier avait été donné à ce per- 
sonnage distingué sur sa demande et non à la suite 
d'une suggestion du gouvernement ou du secrétaire 
d'Etat, et que le ministre de France n'avait c< emporté 
aucune communication formelle ou non, verbale ou 
écrite, du gouvernement ou du secrétaire d'Etat 
pour aucun des insurgés, » et qu'il n'en avait « rap- 
porté aucune d'aucune de ces personnes pour le 
gouvernement ou le secrétaire d'Etat. » Le démenti 
solennel donné par M. Seward à M. Mercier, ajou- 
tait la dépêche qui transmit la première nouvelle 
de cet incident, rendait douteuse la possibilité de la 
continuation des relations officielles ou personnelles 
entre eux 1 . Cependant M. Mercier représente toujours 
la France à Washington sans qu'il ait été relevé de 



1 Dépêche de New-York, du 44 février, 1865 reproduite dans 
le Journal des Débats. 



EN AMÉRIQUE. 410 

la situation délien le où le plaçait le démenti officiel 
de M. Seward. 

L'effet de la correspondance de M. Mercier fut en- 
core aggravé par la découverte que l'on crut faire 
dans des papiers émanant des autorités confédérées 
et tombés par les hasards de la guerre entre les mains 
du cabinet de Washington, du projet de plusieurs 
agents français de constituer le Texas en État indé- 
pendant 1 . 

1 11 résultait notamment de ces documents qu'en septembre 
1862 un M. Théron, prenant la qualité d'agent consulaire de 
de France et de vice-consul d'Espagne à Galvest.on (Texas), avait, 
«pour se guider, disait-il dans sa correspondance, avec les gou- 
vernements qu'il avait l'honneur de représenter, » adressé une 
lettre confidentielle au gouverneur du Texas, dans laquelle il 
demandait à ce fonctionnaire si l'annexion de cet État à l'Union 
avait été une bonne mesure, et si le rétablissement de son an- 
cienne nationalité ne serait pas avantageux. Un mois plus tard, 
M. Tabouelle, vice-consul de Fiance à Ricbmond, s'était pré- 
senté chez celui des deux sénateurs du Texas qui était opposé à 
l'administration de M. Jefferson Davis, lui avait dit qu'il avait 
écrit à l'agent consulaire de Galveston pour obtenir des rensei- 
gnements sur les ressources du Texas, et l'avait interrogé à son 
tour sur la superficie, la population, les finances et les cultures 
de cet Élat. Sur les réponses de son interlocuteur, le vice-consul 
de France avait remarqué « que les ressources de l'Etat étaient 
magnifiques, capables de suffire à un peuple puissant et indépen- 
dant, et lui avait enfin demandé s'il ne croyait pas qu'il serait 
dans l'intérêt de l'État déformer une nationalité indépendante. » 
M. Jefferson Davis crut voir dans cette double démarche le ré- 
sultat d'une entente entre les deux agents français et ordonna 
leur expulsion du sol de la confédération; mais édifié par les 



J20 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

Après avoir examiné l'ensemble des documenfs 
que nous avons analysés, le congrès américain 
voulut s'associer, par une délibération solennelle, 
à la réponse faite par M. Seward à la dernière noie 



explications de M. Tabouelle, il limita cette mesure à l'agent 
consulaire de Galveston. Toutefois, M. Benjamin, secrétaire 
d'État du gouvernement confédéré porta ces faits à la connais- 
sance de son agent à Paris, M. Slidell. Il lui faisait remarquer 
que l'action simultanée des deux agents consulaires français dans 
des endroits aussi éloignés, le concert évident qui existait entre 
eux, l'identilé de leurs vues et de leur conduite, le choix d'un 
sénateur de l'opposition pour recevoir leurs ouvertures, que tout, 
en un mot, concourait à démontrer qu'ils avaient agi sous une 
direction supérieure. Cette impulsion venait-elle du gouverne- 
ment français désireux d'établir un Etat indépendant entre le 
Mexique et la Confédération, et de s'y assurer les approvisionne- 
ments de coton nécessaires aux manufactures françaises, en 
créant une petite république placée sous son protectorat? Était-elle 
uniquement l'œuvre de M. Dubois de Saligny, considéré eu 
Amérique comme un ardent fauteur de désordre? C'est ce que 
M. Benjamin chargeait M. Slidell de rechercher, en lui recomman- 
dant d'appeler sur ce point l'attention du cabinet anglais qui se- 
rait probablement peu favorable à l'extension de la colonisation 
française sur la frontière méridionale des Etats confédérés et 
pourrait, afin d'empêcher l'accomplissement de ce fait, changer 
de politique et reconnaître la Confédération. Un post-scriptum 
informait ensuite M. Slidell que les explications de M. Tabouelle 
avaient été agréées, et M. Benjamin ajoutait qu'il était possible, 
quoique cela fût peu probable, que M. Théron n'eût suivi d'autre 
inspiration que la sienne propre, et eût agi plutôt d'après la sup- 
position de ce qu'il croyait devoir plaire à ses supérieurs qu'en 
conséquence d'instructions formelles. (M. Benjamin à M. Slidell, 
20 octobre 1862.) 






EN AMÉRIQUE. 12 1 

de M. Drouyn de Lhuys. Afin d'écarter pour l'avenir 
toute chance de malentendu et toute nouvelle pro- 
position d'intervention élrangère, il vota une dé- 
claration, destinée à être communiquée officielle- 
ment aux gouvernements étrangers, et qui portait 
que, pendant la durée de la lutte, « toute proposi- 
tion de la part d'une puissance étrangère, quelque 
forme qu'elle puisse revêlir, est précisément, en 
raison de son influence, un encouragement pour la 
rébellion et ses prétentions déclarées ; que, par ce 
motif, elle n'est propre qu'à prolonger et envenimer 
le conflit, à augmenter l'effusion du sang et les 
charges du Trésor, et à reculer le jour de la paix si 
vivement désiré; que, dans cette conviction et dans 
la pensée que toute proposition de cette nature, 
quoique faite à bonne intention, est contraire aux 
intérêts nationaux, le congrès sera obligé de regarder 
toute tentative ultérieure, faite dans le même sens, 
comme un acte malveillant contre lequel il s'élève 
vivement, afin d'empêcher que rien ne se fasse à 
l'étranger qui puisse renforcer la rébellion ou affai- 
blir les relations amicales que les États-Unis sont 
heureux de cultiver avec les puissances étrangères. . . 
Par la présente déclaration, disaienten terminant les 
représentants de la nation américaine, les États-Unis 
proclament leur résolution inébranlable de conti- 
nuer la guerre vigoureusement, conformément aux 
principes d'humanité des États chrétiens, jusqu'à ce 



122 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

que la rébellion soit vaincue ; et ils appellent humble- 
ment sur leur cause la bénédiction du Dieu tout- 
puissanl. » 

En même temps, le congrès, voulant prévoir toute 
éventualité, passait, à la date du 7 février, un acle 
qui autorisait pendant trois années le président, « en 
toutes guerres intérieures et extérieures, à délivrer 
des commissions de lettres de marque et de prise 
générales. » 

Pendant que le congrès prenait ces délibérations, 
le gouvernement français invitait celui des États- 
Unis à s'associer à ses démarches en faveur de la 
Pologne. Cette proposition ne pouvait être moins 
opportune, car elle s'adressait à un gouvernement 
particulièrement pénétré des inconvénients de la 
politique d'intervention, qui n'avait nul sujet de se 
louer de notre attitude diplomatique, et auquel la 
Russie au contraire n'avait cessé de témoigner les 
plus grands égards. M. Seward déclina donc la pro- 
position française dans des termes qui, à travers leur 
courtoisie pour le cabinet des Tuileries étaient sur- 
tout de nature à plaire à celui de Saint-Pétersbourg. 

Le gouvernement américain se montrait très- 
flatté de la considération dont l'empereur des Fran- 
çais lui donnait la marque, il ne doutait pas que 
l'appel adressé au caractère si élevé et si humain 
de l'empereur de Russie ne rencontrât tout le bon 
vouloir compatible avec le bien-être général des 






EN AMÉRIQUE. 125 

vastes États qu'il gouvernait avec tant de sagesse 
et de modération, mais la politique de non-inter- 
vention constamment professée par les Etats-Unis 
empêchait de leur part toute coopération active à 
l'œuvre des cabinets de Paris, de Londres et de 
Vienne, et il ne pouvait être question de renoncer 
à cette politique alors qu'il n'y avait aucune urgence 
et qu'un soulèvement local, quoique transitoire, 
privait les autorités fédérales de l'avis d'une partie 
du peuple américain pour lequel une dérogation si 
grave à une politique traditionnelle serait loin d'être 
indifférente. M. Seward se flattait un peu lorsqu'il 
terminait ainsi sa dépêche : « Le président ne doute 
pas un moment que l'empereur Napoléon ne voie 
un témoignage de déférence pour lui et pour le 
peuple français, ainsi que le désir de contribuer au 
maintien de la paix et du progrès de l'humanité en 
Europe, dans cette fidélité à notre politique tradi- 
tionnelle dont l'observation a contribué à notre sé- 
curité, el, nous l'espérons aussi, aux intérêts de 
l'humanité 1 . » 

Après ce dernier échec diplomatique, plusieurs 
mois s'écoulèrent sans que le gouvernement parût 
décidé à mener plus loin des propositions qui étaient 
si mal accueillies de l'autre côté de l'Atlantique. 
Plusieurs honorables députes, comme MM. Arman 

1 AI. Seward à M. Dayton. 



m LA POLITIQUE FRANÇAISE 

el Calvet-Rognat, proposèrent, dans la discussion de 
l'adresse, un amendement qui reprochait au blocus 
de n'être pas effectif, mais cet amendement fut re- 
tiré par ses auteurs que découragea le silence des 
organes du pouvoir. 

A la fin du mois de juin, le bruit s'accrédita de 
nouveau que la France songeait à prendre une ré- 
solution définilive. Deux membres du parlement 
anglais, dont l'un, peu d'années auparavant, avait 
acquis une certaine notoriété par la violence de ses 
attaques contre le principe même de l'Empire, et In 
personne de S. M. Napoléon III, vinrent de leur 
propre mouvement et en leur nom personnel sol- 
liciter l'Empereur de reconnaître le Sud dans des 
circonstances dont nous empruntons le récit au 
Moniteur du 5 juillet 1863. 

« MM. Roebuck et Lindsay sont venus à Fontaine- 
bleau afin d'engager l'Empereur à faire une démarche 
officielle à Londres pour la reconnaissance des États 
du Sud, car, dans leur opinion, cette reconnaissance 
mettrait un terme à la lutte qui ensanglante les 
États-Unis. L'Empereur leur exprima son désir de 
voir la paix rétablie dans ces contrées, mais il leur 
fit observer que la proposition de médiation adressée 
à Londres au mois d'octobre dernier n'ayant pas été 
agréée par l'Angleterre, il ne croyait pas devoir en 
faire une nouvelle avant d'être sûr de son accepta- 
tion; que néanmoins l'ambassadeur de France rcce- 



EN AMÉRIQUE. 1^25 

vrait des instructions pour sonder sur ce point les 
inlentions de lord Palmerston et pour lui donner à 
entendre que si le cabinet anglais croyait que la re- 
connaissance du Sud dût mettre fin à la guerre, 
l'Empereur serait disposé à le suivre dans cette 
voie. » 

Les explications fournies, peu de jours après, par 
lord Palmerston à la Chambre des communes, dé- 
montrèrent clairement qu'il n'était pas décidé à 
devancer le cabinet des Tuileries dans la reconnais- 
sance des confédérés. La circonscription de lord 
Palmerston était d'ailleurs en pleine conformité avec 
les règles suivies en pareille matière. En effet, il est 
de principe que la partie d'un État soulevé contre 
l'Etat même dont elle relève ne peut, tant que la 
lutte se prolonge, être reconnue comme puissance 
indépendante, sans que l'acte même de cette recon- 
naissance puisse êlre considéré comme hostile par la 
puissance contre laquelle la révolte s'est déclarée. 
C'est ce que faisait ressortir, avec juste raison, le 
président Jackson dans son message de 1856, à 
propos de la séparation du Texas de la république 
mexicaine : « La reconnaissance de l'indépendance 
d'un nouvel Etat, disait-il, et de son aptitude à en- 
trer dans la famille des nations, est toujours une 
question des plus délicates et des plus compliquées; 
mais alors surtout que cet Etat s'est violemment 
séparé d'un autre dont il avait formé partie inte- 



4 20 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

grante et qui en réclame encore la possession. Dans 
de telles circonstances, une reconnaissance préma- 
turée, si elle ne constituait pas nécessairement un 
motif légitime de guerre, serait au moins un témoi- 
gnage d'intentions hostiles. » Parmi les nombreuses 
applications qui ont été faites de ce principe du 
droit des gens, nous nous bornerons à rappeler les 
précautions prises par le gouvernement britannique 
lors de l'insurrection des colonies espagnoles. Avant 
de reconnaître définitivement leur indépendance, 
l'Angleterre, peu favorable pourtant à l'Espagne, 
attendit que toute chance du rétablissement de l'au- 
torité métropolitaine se fût évanouie. En 1822, le 
roi Ferdinand VII ne possédait plus sur le continent 
américain qu'une forteresse au Mexique, une petite 
île sur la côte du Chili, une armée peu nombreuse 
dans le haut Pérou , et il y avait déjà plus de quatorze 
ans qu'un soldat espagnol n'avait mis le pied dans 
les provinces du Rio de la Plata. « Est-ce là, disait 
Mackintosh, une lutte égale, suffisante pour rendre 
douteuse l'indépendance de ces contrées? Mérite-t- 
elle le nom de lutte armée? » Cependant l'Angleterre 
ne se décida à reconnaître les républiques espa- 
gnoles que trois ans plus tard, en 1825. 

Contraire à tous les principes et à tous les précé- 
dents d'un droit international qui n'est pas encore 
abrogé, la reconnaissance des États confédérés n'é- 
tait pas d'ailleurs une solution; si elle se réduisait 



EN AMÉRIQUE. 127 

à une simple déc'aration consignée dans un acte 
publie, elle restait une vaine bravade, peu com- 
patible avec la dignité d'une grande puissance; si, 
au contraire, elle était accompagnée de mesures 
destinées à rompre le blocus, elle entraînait une 
guerre immédiate avec les Etats-Unis, guerre fatale 
pour le commerce des adversaires de l'Union. La 
prudence consommée du cabinet anglais lui faisait 
un devoir d'écarter tout ce qui pouvait amener la 
réalisation de cette seconde hypothèse, et, il faut 
lui rendre cette justice, il ne s'est pas laissé aveugler 
par ses antipathies contre l'Amérique au point de 
s'exposer à une guerre dont il n'avait rien de bon à 
attendre. 

Avons-nous imité cette conduite si politique? Nous 
avons le regret de ne pouvoir résoudre affirmative- 
ment cette question, même après avoir parcouru le 
Livre jaune de 1865. Ce recueil contient, sur la 
question américaine, un très-petit nombre de docu- 
ments assez habilement choisis pour convaincre ceux 
qui ne consulteraient pas d'autres pièces, que le 
gouvernement français, plus d'une fois lésé par les 
procédés du gouvernement fédéral, n'aurait jamais 
donné lieu à la moindre plainte de la part du cabinet 
de Washington. La série de ces dépêches se clôt, à 
la date du 15 septembre dernier, par le récit d'un 
entretien de M. Drouyn de Lhuys avec M. Dayton. 
Notre ministre des affaires étrangères y dément 



1 28 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

catégoriquement le bruit de la conclusion d'un 
traité par lequel les confédérés céderaient à la France 
et au Mexique le Texas et une partie de la Louisiane ; 
mais il est loin de s'expliquer avec la même netteté 
sur les intentions de la France vis-à-vis du Sud. 
« A l'égard de la reconnaissance des États du Sud, 
s'est-il borné à dire à M. Dayton, les dispositions du 
gouvernement de l'Empereur lui étaient connues, 
et celte queslion en était toujours au point où l'a- 
vaient laissée nos derniers entretiens. » Or c'est 
précisément ce point qu'il importait de déterminer. 
La France est-elle toujours, comme le déclarait le 
Moniteur du 5 juillet dernier, prête à reconnaître 
les confédérés si l'Angleterre lui en donne l'exemple? 
Est-elle, au contraire, plus favorablement disposée 
vis-à-vis du cabinet de Washington? C'esl ce que 
M. Drouyn de Lhuys ne nous a pas mis à même d'ap- 
précier. 

En outre, le Livre jaune et même V Exposé de 
l'Empire ont gardé un silence absolu sur des faits 
dont il est cependant difficile de méconnaître la 
gravité. Pendant deux années, le gouvernement 
français avait fait scrupuleusement respecter sa 
neutralité, aussi bien par les représentants des par- 
ties belligérantes que par ses nationaux, à qui la 
déclaration du 10 juin 1861 interdisait notamment 
de concourir à l'équipement et à l'armement des 
navires de guerre. Malgré les termes formels de ce 



EN AMÉRIQUE. 129 

décret, malgré la sévérité des peines prononcées 
contre toute infraction à ses dispositions, des arma- 
teurs, attribuant aux derniers actes de notre di- 
plomatie une portée qu'ils n'avaient évidemment 
pas, n'ont pas craint de traiter avec les agents at- 
titrés des Etats confédérés pour la construction de 
bâtiments de guerre. Un des membres du Corps 
législatif, qui, deux mois plus tôt, avait affirmé dans 
un amendement que la prolongation de la lutte af- 
fectait encore plus ses sentiments que ses intérêts, 
s'engageait à construire à Nantes et à Bordeaux 
quatre navires destinés à recevoir quarante-huit ca- 
nons. En même temps, d'accord avec un autre de 
ses collègues, que les électeurs ont eu le bon sens de 
rendre à la vie privée et qui était sans doute non 
moins préoccupé que lui des intérêts généraux du 
pays, il présentait au ministre de la marine une de- 
mande afin d'être autorisé à fondre les canons né- 
cessaires à l'armement de ces bâtiments, destinés, 
disait-il, à un armateur étranger qui se proposait 
d'établir un service trans-Pacifique entre Shanghaï 
et San Francisco, mais qui avait besoin de cet équi- 
pement, peu commercial de sa nature, pour être à 
même de vendre les bâtiments aux souverains de la 
Chine et du Japon, si ces monarques avaient subite- 
ment l'idée de se constituer une Hotte de guerre. 
Sans même communiquer au ministre des affaires 
étrangères une demande d'un caractère si insolite, 



150 LÀ POLÏTIQUK EKANÇAÏSE 

ni solliciter de lui les éclaircissement nécessaires 
à l'instruction complète de celte affaire un peu 
équivoque, le minisire de la marine, confiant jusqu'à 
l'excès dans la sincérité des deux honorables députés, 
accorda immédiatement l'autorisation. 

Enhardies par ces premiers succès et probable- 
ment aussi par l'annonce faite au Moniteur que le 
baron Gros avait reçu des instructions relatives à la 
reconnaissance du Sud, les mêmes personnes si- 
gnèrent, au mois de juillet, de nouveaux engage- 
ments pour la construction de canonnières blindées, 
sans s'occuper cette fois de l'armateur étranger, de 
l'empereur de la Chine ni de celui du Japon. Heu- 
reusement les représentants du gouvernement fédé- 
ral, plus vigilants que les autorités françaises, furent 
informés de ces infractions patentes à la neutralité et 
les portèrent à la connaissance du gouvernement 
qui, après des pourparlers assez longs, consentit à 
retirer les autorisations si indignement surprises à 
M. le ministre de la marine. Celte mesure de répa- 
ration sest accomplie aussi silencieusement que pos- 
sible; à peine en retrouve- t-on la trace dans une ci- 
tation de YErening Star placée en très-petits carac- 
tères nu Moniteur du 31 octobre 1865, sous la ru- 
brique Nouvelles diverses, Angleterre. Quant à ceux 
dont les actes exposaient la France à une guerre 
avec les Etats-Unis, ils ont été l'objet de toute la 
mansuétude officielle, ils ont été simplement prête- 



EN AMÉRIQUE. 151 

nus du danger qu il y aurait à continuer leur œuvre' 
et jusqu'à ce jour aucune poursuite judiciaire n'a 
été entnmée. On comprend dès lors aisément que les 
hommes d'Etat de Richrnond, trompés par de telles 
apparences, aient cru enfin avoir rencontré en 
France des sympathies plus effectives que celles 
qu'ils avaient inutilement demandées à l'Angleterre. 
Aussi, lorsque M. Jefferson Davis, mécontent du 
mince accueil fait à M. Mason, qu'il avait accrédité 
auprès du gouvernement anglais, a intimé à cet 
agent l'ordre de rompre toute relation officielle avec 
le comte Russell, il n'adressa pas d'instructions sem- 
blables à M. Slidell, représentant des confédérés en 
France et qui avait été libéralement admis, lisons- 
nous dans F Index 1 , à tous les genres de rapports 
avec le gouvernement français et même à des entre- 
vues avec l'Empereur toutes les fois qu'il les avait 
sollicitées. 

Enfin les croiseurs confédérés, qui jusqu'alors 
avaient donné la préférence aux ports anglais, sem- 
blent depuis peu de temps obéir à une sorte de mot 
d'ordre, en venant jeter l'ancre dans les bassins de 
nos ports militaires pour y réparer leurs avaries 2 . 

1 L' Index est l'organe du gouvernement de Richrnond dans la 
presse anglaise. 

2 On lit dans la Vigie de Cherbourg du 12 novembre 1 865 : 
« La corvette américaine confédérée Georgia, commandant 
AJaury, est entrée hier dans l'après-midi dans le port militaire 



152 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

L'accueil si bienveillant fait aux navires confédérés 
a causé quelque étonnement, et le Moniteur s'est 
efforcé d'expliquer que le droit comme le devoir du 
neutre est de permettre aux navires des belligérants 
de se procurer les moyens nécessaires non pour 
combattre, mais pour naviguer. Les limites de ce 
travail s'opposent à ce que nous entrions dans un 
examen approfondi de cette distinction, nous re- 
marquerons seulement qu'il ne serait pas très-diffi- 
cile de l'étendre au fait même de la construction 
des navires de guerre dont nous parlions tout à 
l'heure. D'ailleurs, si nos lecteurs veulent prendre 
la peine de feuilleter la collection du Moniteur, ils y 
trouveront peut-être une tout autre doctrine consa- 
crée à une autre époque. En effet, avant même que 

après débarquement de ses poudres. Elle sera placée dans l'une 
des formes du bassin Napoléon III, l'état de sa coque exigeant 
de promptes réparations. Ce sera le deuxième bâtiment des Etals 
confédérés auquel le gouvernement français aura prêté le secours 
de ses ouvriers. » Le Florida est dans les bassins de Brest de- 
puis les premiers jours de septembre. Enfin, dans les derniers 
jours de novembre le Rappahannock craignant d'être arrêté par 
le gouvernement anglais a, pendant la nuit et sans papiers d'é- 
quipage, quitté furtivement le port de Sheermessoù il avait com- 
mencé à entrer en réparation pour venir à Calais compléter son 
armement en toute sécurité. Le Rappahannock est un navire 
réformé de la marine royale d'Angleterre qui a été vtndu à l'< n- 
can et que son acquéreur a rétrocédé à l'agent des confédérés. Si 
le gouvernement français laisse ce navire sortir du port de 
Calai-, il aura ainsi contribué indirectement, mais très-efficace- 
ment, à grossir la ilolte interlope de M. Jelïerson Davis. 



EN AMERIQUE. \7>7> 

la question ait surgi en France, M. Cobden rappelait, 
dans un discours prononcé devant la Chambre des 
communes, qu'en 1854, au début de la guerre 
d'Orient, MM. de Sartiges et Crampton, ministres de 
France et d'Angleterre à Washington, avaient remis 
à M. Marcy, alors secrétaire d'Etat, une note conçue 
en termes identiques et dans laquelle ils expri- 
maient l'espoir «que des ordres seraient donnés afin 
qu'aucun corsaire russe ne fût équipé et ravi- 
taillé en Amérique ou admis avec ses prises dans 
les ports des États-Unis, et que ûe plus aucun ci- 
toyen des Etats-Unis ne s'emploierait a des ar- 
mements DE CETTE NATURE ET NE PRENDRAIT PART A 
AUCUN ACTE CONTRAIRE A UNE STRICTE NEUTRALITÉ. » 

Je ne rappellerai pas, ajoutait M. Cobden, « l'inci- 
dent de ce navire qui était à moitié construit pour 
le compte du gouvernement russe et dont les Ira- 
vaux furent suspendus. Ce navire fut terminé trois 
ans après la fin de la guerre. La construction 
d'un autre navire, \eMaury, sur le compte duquel 
on n'avait que des soupçons, fut également suspen- 
due. » 

D'après ces précédents, nous ne serions pas sur- 
pris que l'attitude de nos autorités maritimes envers 
les navires confédérés, ne parût, au moins en Amé- 
rique, peu conforme aux principes de neutralité in- 
voqués par la France et observés par les Etats-Unis 
en 1854. 



154 LA POLITIQUE FRANÇAISE 



VI Jl 



Nous avons indiqué plus haut les raisons géné- 
rales par lesquelles le gouvernement français a jus- 
tifié son attitude dans la crise américaine. Quelques 
personnes, frappées de l'insuffisance de ces motifs, 
en ont cherché d'autres. Les uns ont pensé que, 
malgré ses prétentions démocratiques, notre admi- 
nistration n'avait pas éprouvé un très-vif déplaisir à 
voir la guerre civile déchirer un Etat démocratique 
régi par des institutions républicaines. D'autres ont 
cru que la présence de certains personnages dans 
l'état-major fédéral n'avait pas été envisagée avec 
une entière indifférence 1 . Quoi qu'il en soit de ces 

1 Des explications ont été échangées à ce sujet enlre MM. Seward 
et Dayton comme on en peut juger par la dépêche du J5 juillet 
1862, dans laquelle M. Seward informe M. Dayton que « le pré- 



EN AMERIQUE, 155 

diverses explications, elles ne suffisent pas, à nos 
yeux, pour rendre compte de la ligne de conduite 
suivie par notre diplomatie; nous avons même la 
conviction que toutes ces causes réunies n'auraient 
jamais été assez puissantes pour entraîner le cabinet 
des Tuileries aussi loin, si la fatale expédition du 
Mexique n'était venue imprimer à sa politique un 
caractère forcément hostile aux Etats-Unis. 

Il y a un an, M. H. Mercier de Lacombe exposait 
avec une patriotique émotion, dans les pages du 
Correspondant, les vives appréhensions que nous 
ressentions tous, en face de l'entreprise qui enga- 
geait indéfiniment, à trois mille lieues des côtes de 
la France, ses finances, ses soldats et son drapeau. 
Aujourd'hui, malgré d'importants faiis d'armes, ces 
appréhensions n'ont rien perdu de leur vivacité. 



sident apprécie la vigilance et la prudence qui ont suggéré sa dé- 
pêche confidentielle n° 164. » Malheureusement la dépêchen°164 
n'a pas été publiée, et nous sommes réduits à des conjectures sur 
son contenu. Quanta la dépêche du 15 juillet 186'2, après avoir 
• parié de la présence de personnages princiers en Amérique, elle 
ajoute : « 11 est inutile de dire que les procédés généreux dont a 
usé à notre égard le prince Napoléon, à l'heure qui pouvait sem- 
bler critique pour nous, ont fait la même impression dans tout le 
pays, et que les meilleurs vœux raccompagneront partout où il 
ira et quel que soit l'avenir qui lui soit réservé. . . Nous désirons 
toujours que celui, quel qu'il soit, à qui le pouvoir est confié, 
réussisse à gouverner la France sagement et bien, à augmenter 
sa puissance et à accroître sa prospérité et son bonheur. » 



l">ii LA POLITIQUE FRANÇAISE 

Qu'allons-nous donc chercher au Mexique? Ce n'est 
pas seulement la réparation des torts faits à nos na- 
tionaux, mais c'est surtout, à en juger d'après les 
documents officiels, l'accomplissement d'une grande 
pensée politique, la régénération des races latines. 
« Si le Mexique, écrivait l'Empereur au général 
Forey, le 5 juillet 1862, conserve son indépendance 
et maintient l'intégrité de son territoire, si un gou- 
vernement stable s'y constitue avec l'assistance de la 
France, nous aurons rendu à la race latine, de 
l'autre côté de l'Océan, sa force et son prestige; nous 
aurons garanti leur sécurilé à nos colonies des An- 
tilles et à celles de l'Espagne ; nous aurons établi 
notre influence bienfaisante au centre de Amé- 
rique ; et cette influence, en créant des débouchés 
immenses à notre commerce, nous procurera les 
matières indispensables à notre industrie 1 . » 

Dans un gros ouvrage composé au milieu des loi- 
sirs que lui laissent les labeurs du Sénat et de l'ad- 
ministration du Crédit mobilier, M. Michel Cheva- 
lier s'est attaché à développer le plan résumé dans 
les quelques lignes que nous venons de citer. Sui- 
vant lui, il faudrait rechercher les causes de l'expé- 
dition du Mexique dans un ordre d'idées tout à fait 
transcendanles. La comparaison des progrès des 
États calholiques et des États prolestants serait « de 

1 Lettre du 5 juiiiet 1862. 



EN AMERIQUE. 157 

nature à inspirer de sombres réflexions aux hommes 
d'État qui considèrent, non sans raison, que les 
destinées de Ja France et de sa grandeur sont subor- 
données aux chances d'avenir des Etats catholiques 
en général et des races latines en particulier. C'est 
le plus puissant argument qu'il soit possible de faire 
valoir à l'appui de l'expédition du Mexique. » !Sous 
en demandons pardon à M. Michel Chevalier, son 
plus puissant argument nous paraît bien pauvre. 
D'abord, en fait, nous n'admettons pas l'infériorité 
relative des Etats catholiques qui sert de base à son 
argumentation, et il nous est surtout impossible de 
transformer comme lui, en pionniers du protestan- 
tisme, les 200,000 Irlandais qui vont, chaque an- 
née, grossir la population des États-Unis et de l'Aus- 
tralie. Ensuite, comment le savant économiste peut-il 
chercher au Mexique des chances d'avenir pour la 
race latine, lui qui imagine de faire de ce pays le 
point de mire de l'émigration chinoise et qui con- 
state que « les blancs ne font guère que le sixième 
ou le septième de la population, et qu'encore, parmi 
les personnes qui se donnent et sont acceptées 
comme appartenant à la race blanche sans mélange, 
un bon nombre ont dans les veines une certaine 
portion de sang indien. » Or, cette prétendue 
nécessité de régénérer une race latine composée 
d'éléments aussi hétérogènes ne s'impose pas à la 
France en vertu d'un intérêt général, car nous avons 



138 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

surabondamment démontré que si, contrairement à 
nos prévisions, l'hypothèse d'une nouvelle extension 
des Etats-Unis vers Je Sud venait à se réaliser, 
l'équilibre du monde ne serait point compromis ni 
la liberté des mers menacée ; elle ne se recommande 
pas davantage de l'intérêt particulier de nos colo- 
nies, car d'une part ce serait ravaler l'ambition des 
États-Unis que de leur attribuer des vues sur les in- 
finiment petits coins de terre des Antilles où flotte le 
pavillon français, et d'autre part, nous pouvons affir- 
mer que ni notre commerce ni notre navigation 
n'exigent que nous assumions les charges considé- 
rables sans lesquelles nous ne pourrons faire de 
nouvelles tentatives de colonisation dans ces parages. 
Restent donc les colonies espagnoles, dont la ri- 
chesse pourrait tenter de puissants voisins. 

Nous reconnaissons volontiers avec M. Michel Che- 
valier que les mêmes raisons qui engagent la France 
à désirer le maintien de l'Union la conduisent aussi 
à souhaiter que l'Espagne soit en état de contribuer 
au maintien de l'équilibre général par le développe- 
ment de ses forces navales et l'accroissement de son 
influence. Nous ajouterons même que jamais occasion 
plus opportune ne s'était offerte pour aider cette 
dernière puissance à reconquérir son ancien pres- 
tige. Au moment même où éclatait la crise améri- 
caine, elle tendait à sortir de l'isolement dans lequel 
les guerres civiles l'avaient confinée pendant vingt- 



EN AMERIQUE. 139 

cinq ans. Après une brillante campagne contre le 
Maroc, elle paraissait disposée à faire appel, au nom 
de la communauté d'origine, de traditions et d'inté- 
rêts, aux populations de l'Amérique centrale, fati- 
guées par quarante années d'anarchie. Un premier 
succès remporté à Saint-Domingue l'encourageait à 
tenter un effort plus décisif du côté du Mexique. Que 
devions nous faire, sinon aplanir autant que possible, 
par les efforts de notre diplomatie, les obstacles que 
pouvait rencontrer la mise à exécution de ce grand 
projet ? En agissant ainsi nous n'avions, quoi qu'il 
arrivât, qu'à nous applaudir de notre attitude. En 
effet, si l'Espagne réussissait, nous gagnions à son 
succès le rétablissement prochain d'une puissance 
maritime de premier ordre, de précieuses garanties 
de sécurilé pour nos nationaux établis dans l'Amé- 
rique centrale , et ces immenses résultats étaient 
acquis sans que la plus légère charge vînt s'ajouter à 
toutes celles qui pèsent déjà sur les contribuables 
français. Si au contraire notre alliée échouait devant 
l'antipathie invincible des populations mexicaines, 
elle supportait seule les frais de cette entreprise, et 
nous n'aurions pas vu les pertes relativement mi- 
nimes de nos nationaux s'aggraver par celles bien 
autrement considérables que supporte en ce moment 
le trésor public. Nous avons agi différemment. Après 
avoir sollicité pour l'Espagne, et peut-être à son 
insu, le titre un peu vain de grande puissance, nous 



140 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

l'avons empêchée de le conquérir elle-même, en 
nous jetant à la traverse de ses projets sur le Mexique, 
en revendiquant notre part dans les opérations mi- 
litaires, et surtout en stipulant l'exclusion de la dy- 
nastie espagnole des combinaisons monarchiques qui 
pourraient surgir. Le maréchal O'Donnel, qui avait 
rendu de grands services à son pays, a eu la fâcheuse 
inspiration de ne pas abandonner de suite des pro- 
jets dont l'opposition de la France rendait la réali- 
sation impossible, de persister dans une entreprise 
où sa patrie ne devait trouver ni honneur ni profil, 
et de se prêter à une communauté d'opérations fata- 
lement vouée à une rupture prochaine et éclatante 
par la divergence du but que se proposaient les 
puissances qui s'y étaient associées. Mais, si la con- 
duite peu loyale de l'Espagne mérite de justes cri- 
tiques, il convient, à un autre point de vue, de 
regretter amèrement d'abord que le cabinet des 
Tuileries ait mis obstacle à l'agrandissement d'un 
voisin, son allié naturel, en soulevant mal à propos 
une question dynastique, et ensuite qu'il se soit 
chargé d'une œuvre aussi étrangère aux intérêts de 
la France que la régénération du Mexique. Sur ce 
dernier point nos regrets sont d'autant plus vifs, que 
là où nous aurions voulu rencontrer la certitude 
d'un succès décisif, nous ne trouvons que la menace 
de complications inextricables. 

Afin d'éviter toute exagération, c'est à l'un des 



EN AMERIQUE. 141 

panégyristes de l'expédition du Mexique, à l'avocat 
convaincu de la régénération des races latines , à 
M. Michel Chevalier, que nous emprunterons le bi- 
lan des difficultés dont notre patience devra triom- 
pher. Il y a d'abord les difficultés militaires, sur les- 
quelles nous n'avions originairement compté en 
aucune façon. Les populations que les émigrés 
mexicains représentaient comme disposées à couron- 
ner de fleurs leur libérateurs étrangers nous ont 
opposé une résistance sérieuse. Jamais le Mexique 
n'avait réuni sous les armes des troupes aussi nom- 
breuses. Aurons-nous raison de toutes les guérillas 
qui s'organisent aux portes mêmes des villes que 
nous occupons? M. Michel Chevalier n'en doute pas, 
car c'est avant tout une affaire de dépense, et le gou- 
vernement impérial, quelque déplaisant qu'il soit 
pour lui de compromettre l'équilibre du budget, est 
bien déterminé à ne pas épargner l'argent. A l'ap- 
pui de cette déclaration si rassurante, l'auteur du 
Mexique ancien ci moderne indique une série de 
travaux qu'exigera la prolongation de l'occupation 
française. D'abord il cite en première ligne le che- 
min de fer de Vera-Cruz à Orizaba, dont les frais 
de construction seront bientôt couverts par l'écono- 
mie réalisée sur la dépense des transports mili- 
taires ; puis viendrait l'assainissement de Vera-Cruz, 
qu'il ne sera pas impossible d'obtenir en fixant les 
dunes du littoral, en couvrant ces dunes de végéta- 



142 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

lion, en occupant un assez grand nombre de cam- 
pagnes à l'assèchement des marais qui enceignenl 
la ville, et en assurant à Vera-Cruz un bienfait ana- 
logue à celui que l'administration de M. Haussmann 



o 



impose en ce moment à la ville de Paris, par l'élablis- 
semsnt d'un aqueduc qui, moyennant une dépense 
de six millions, amènerait de l'eau de rivière dans 
la cité mexicaine. M. Michel Chevalier, frappé de la 
magnificence des vestiges des camps, des aqueducs 
et des voies exécutes par les légions romaines, vou- 
drait, « pour son pays, que son drapeau laissât au 
Mexique de pareilles traces de son passage par le 
moyen des ouvrages qu'il vient d'indiquer ou d'au- 
tres du même genre. » Voilà pour les difficultés mi- 
litaires. 

M. Michel Chevalier signale ensuite les difficultés 
politiques intérieures. Nous devrons d'abord délivrer 
le pays des hordes guerrières de sauvages indiens, 
tels que les Apaches et les Comanches. 11 est très- 
vrai que les provinces méridionales du Mexique, 
qui sont les plus peuplées et les plus riches, n'ayant 
jamais eu à souffrir des incursions de ces tribus, 
pourraient bien ne pas nous porter une profonde 
gratitude pour nos bons offices en faveur des pro- 
vinces septentrionales ; mais il n'en serait pas moins 
nécessaire d'accomplir celte œuvre, « afin que les 
populations eussent une idée suffisante de notre 
puissance et de ses effets bienfaisants. » 






EN AMERIQUE. 145 

Une série de campagnes contre les Comanehes et 
les Apaches ne suffit pas à la régénération du 
Mexique, il faut substituer une monarchie à a la 
fausse république » qui y existe, « mais on ne doil 
pas se dissimuler que cette monarchie rencontrera 
un certain nombre d'obstacles qu'on ne surmontera 
qu'à la longue. » 

Quoique M. Guttierez de Eslrada n'eût pas encore 
publié la brochure dans laquelle il fail valoir si lon- 
guement tous les titres qu'un prince qui a beaucoup 
parcouru le monde, sans pourtant aller au Mexique, 
peut avoir à la confiance de ses compatriotes ; quoi- 
que le vote aussi spontané qu'imposant des notables 
de Mexico ne fût pas encore connu, M. Michel Che- 
valier, qui lui an moins a été au Mexique en 1855, 
a pressenti tout cela et se prononce hardiment en 
faveur de la candidature de l'archiduc Maximilien, 
lout en signalant, avec une rare franchise, les ob- 
jections qu'elle peut provoquer et même celles qu'elle 
ne provoquera vraisemblablement pas. Ainsi, objec- 
tion capitale à laquelle les partisans de Juarez n'a- 
vaient certainement point songé, l'archiduc Maximi- 
lien est de la maison d'Autriche comme Philippe II, 
« une des plus détestables figures qui se soient ja- 
mais assises sur le trône; » en outre, il existe une 
incompatibilité de caractère entre « les Germains » 
et les races latines, et plus que d'autres les Autri- 
chiens sont enclins à opprimer les races latines. 



144 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

L'archiduc, s'il suit les conseils de M. Michel Che- 
valier, « devra qui tterTrieste pour la Vera-Cruz seul, 
son portefeuille sous le bras, » mais il aura besoin 
d'une assistance militaire; car, malgré la délicate 
attention du maréchal Forey, qui, à peine entré à 
Mexico, s'est empressé d'y réunir les premiers élé- 
ments d'une garde impériale, il faut peu compter 
sur une armée nationale. Le nouveau trône devra 
donc reposer uniquement sur les baïonnettes étran- 
gères, et M. Michel Chevalier juge que la France seule 
pourra fournir ce secours, en laissant au Mexique, 
pendant huit ou dix ans, au moins 20,000 hommes, 
peut-être 40,000. Ce sera, il est vrai, pour notre po- 
litique, un assujettissement dangereux que d'avoir 
ainsi une partie de nos forces aliénées à si long 
terme et à si grande distance; mais, d'un autre 
côté, peut-on « vouer à un avortement inévitable le 
plan qu'on avait formé de sauver de l'asservissement 
les races latines dans le nouveau monde? » En outre, 
qui se chargera de la dépense! Sera-ce le Mexique? 
« C'est une question entourée de bien des nuages 
que de savoir dans quel délai le Mexique, en le sup- 
posant mieux gouverné et mieux administré, serait 
en état de subvenir à la solde et à l'entretien d'un 
corps d'occupation assez nombreux. A cet égard, 
l'événement seul prononcera. » Toutefois , c'est 
même, paraît-il, s'aventurer beaucoup que de sup- 
poser le Mexique mieux administré, puisque, « pour 



EN AMERIQUE. 145 

bien établir l'assiette et la perception de F impôt, il 
faudrait des administrateurs non seulement intè- 
gres, mais capables, familiers avec les doclrines et 
les pratiques des grands Étals de l'Europe. Malheu- 
reusement c'est un genre d'hommes dont le pays est 
totalement dépourvu. » La lettre impériale du 5 juil- 
let 1862 avait promis l'envoi d'hommes capables de 
seconder la nouvelle organisation et d'aider le futur 
gouvernement mexicain « à introduire, surtout dans 
les finances, cette régularité dont la France offre le 
meilleur modèle. » Mais les choix qui ont été faits 
ne sont peut-être pas de nature à faire espérer une 
prompte réalisation de cette partie de notre pro- 
gramme. Le principal personnage financier de l'ex- 
pédition, M. Budin, receveur général et commis- 
saire spécial du Trésor, a inauguré ses opérations 
en proposant au général Forey une mesure qui, 
« dans d'autres circonstances, a produit des résul- 
tats avantageux » et qui est destinée à atteindre « la 
propriété de ces hommes déloyaux qui persistent à 
demeurer dans les rangs de l'ennemi et à combattre 
contre les vrais intérêts du pays, » c'est-à-dire la 
séquestration, ce préliminaire habituel de la confis- 
cation. Empressons-nous d'ajouter que cette malen- 
contreuse mesure a été révoquée par le gouverne 
ment français; toutefois son auteur a été moins mal- 
traité et a été promu, le 1 er janvier 1864, en raison 
de ses c< services exceptionnels, » au grade de com- 

10 



146 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

mandeur dans Tordre impérial de la Légion d'hon- 
neur. 

En admettant que désormais nos envoyés admi- 
nistratifs se conforment mieux au programme impé- 
rial et qu'ils parviennent à former des administra- 
teurs indigènes, éclairés et intègres, il faudra, avant 
d'appliquer les ressources du pays à l'entretien et à 
la solde de nos troupes, laisser au gouvernement 
mexicain les moyens de créer des routes, des chemins 
de fer et de relever les édifices publics de leur ruine, 
ce Autrement, dit M. Michel Chevalier, notre entre- 
prise politique de relever le pays ne pourrait qu'é- 
chouer. » L'éminent économiste conclut donc qu'il 
n'est pas impossible qu'après un certain temps « le 
Mexique parvienne à couvrir la dépense de son ad- 
ministration et celle d'un corps auxiliaire français, 
mais ce résultat ne pourrait s'accomplir qu'après un 
délai de plusieurs années et moyennant des efforts 
intelligents et opiniâtres et du bonheur. » 

Ces difficultés si consciencieusement énumérées 
ne sont pas encore les seules que présente la régé- 
nération du Mexique. « Dans son entreprise la 
France, si elle y persévère, aura à remplir une mis- 
sion assez semblable à celle qu'assuma le premier 
consul en l'an VIII dans l'intérieur de la France 
elle-même. » 11 convient en outre de remarquer 
« que l'un des principaux éléments de succès du pre- 
mier consul, la dictature, fait défaut à la France 



EN AMÉRIQUE. 147 

dans son entreprise sur le Mexique, puisque la qua- 
lité de nation étrangère la lui interdit formelle- 
ment. » Enfin, il ne faut pas oublier que « l'affer- 
missement de l'ordre politique et social dans ce 
malheureux pays est subordonné à des causes qui sont 
indépendantes de la bonne volonté de la France et au 
delà des limites de sa puissance, quelque grande 
qu'on la suppose... et qu'on retrouverait, en un mot, 
au Mexique la question de Rome, aussi difficile là- 
bas qu'ici. » 

L'exposé de M. Michel Chevalier est heureusement 
combiné pour satisfaire tous les goûts. Lorsque, avec 
une confiante audace, il convie la France à se lancer 
dans une carrière d'expériences politiques et finan- 
cières, où tout est incertitude, il nous montre l'ad- 
ministrateur du Crédit mobilier habitué à envisager 
de sang-froid les phases les plus vertigineuses de la 
spéculation. Quand, au contraire, il développe les 
excellentes raisons qui devraient nous déterminer à 
laisser au Mexique le soin de sa régénération, il dé- 
ploie toute la prudence d'un sénateur. Quoi qu'il en 
soit et dût-on nous accuser de ne pas être de notre 
époque, nous avons trouvé dans le livre de M. Michel 
Chevalier de trop bonnes raisons contre l'occupation 
prolongée du Mexique pour ne pas nous y rallier, et 
il trouvera bon par conséquent que nous repoussions 
des conclusions dont il a lui-même si bien réussi à 
saper la base. 



148 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

D'ailleurs, indépendamment de tous les inconvé- 
nients que nous venons d'énumérer, l'expédition du 
Mexique a encore celui de nous créer de sérieuses 
complications diplomatiques. Ainsi le rameau espa^ 
gnol de la race latine dont nous entreprenons la ré- 
génération d'une façon si chevaleresque a la mauvaise 
grâce de refuser nos bienfaits. Les susceptibilités 
nationales sont surexcitées au plus haut degré dans 
les diverses républiques de l'Amérique méridionale, 
et ceux de nos nationaux qui y résident ne sont pas 
sans inquiétude sur les suites de cette effervescence 
populaire. A Mexico même, le maréchal Forey a cru 
devoir expulser le ministre plénipotentiaire du Pé- 
rou, qui manifestait publiquement ses sympathies 
pour la cause de Juarez. Enfin les républiques espa- 
gnoles, se croyant menacées dans la forme de leur 
gouvernement, ont oublié leurs nombreux griefs 
contre les Etats-Unis et leur ont proposé, en vue de 
certaines éventualités, une alliance offensive et dé- 
fensive. 

Le cabinet de Washington lui-même a vu du plus 
mauvais œil notre immixtion dans les affaires de 
l'Amérique centrale. M. Michel Chevalier affirme 
pourtant que « l'expédition du Mexique ne saurait 
contrarier le Nord , qu'elle répond à ses idées et 
et qu'elle entre dans sa politique, » car nous agissons 
dans l'intérêt des Etats-Unis en reconstituant un État 
qui opposera une barrière réelle au progrès des Étals 



EN AMÉRIQUE. 140 

esclavagistes. Mais les notes diplomatiques, l'altitude 
du pouvoir fédéral et les manifestations unanimes du 
peuple américain protestent énergiquement conlre 
cette affirmation un peu aventureuse de M. Michel 
Chevalier. Les actes de M. Lincoln prouvent suffi- 
samment qu'il entend se charger lui-même du soin 
d'opposer aux progrès de l'esclavage une barrière 
plus insurmontable encore que la régénération du 
Mexique par les baïonnettes étrangères, et, tant que 
nous n'aurons pas changé de politique, il faudra 
compter le gouvernement des États-Unis au nombre 
de ceux qui s'offensent de ce que nous voulions faire 
leurs affaires malgré eux. 

L'expédition du Mexique a donc été un incident 
des plus regrettables : elle nous a imposé d'énormes 
sacrifices, elle a exercé une fâcheuse influence sur 
nos relations internationales, elle a entraîné le gou- 
vernement dans une voie périlleuse, l'a éloigné peu 
ta peu des traditions d'une politique séculaire et ra- 
tionelle, et l'a porté à favoriser ouvertement la disso- 
lution de l'Union américaine. 

Que faut-il faire maintenant pour rentrer dans 
une politique plus normale et plus conforme à nos 
intérêts? Il n'y a qu'un parti a prendre, c'est d'éva- 
cuer le Mexique dans le plus rref délai. Cette solu- 
tion radicale, nous le disons bien haut, est la seule 
qui puisse nous tirer de la dangereuse impasse où 
nous nous sommes placés ; elle rencontre d'ailleurs 



150 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

aujourd'hui, en dehors des régions officielles, peu 
de contradicteurs, et les opinions les plus diver- 
genles se réunissent pour en réclamer l'adoption. 
M. Guéroult, avec lequel nous sommes rarement d'ac- 
cord, a exprimé avec beaucoup de bonheur le senti- 
ment qui nous paraît être celui de la France. « En 
présence, écrivait-il il y a deux mois, de tant de dif- 
ficultés et de périls que ne balance aucun avantage, 
une seule conclusion se présente aux esprits raison- 
nables, et cette couclusion se résume en un seul 
mot : il faut retirer nos troupes du Mexique et lais- 
ser cette estimable nation se gouverner elle-même, 
sans prendre, à aucun degré, la responsabilité de 
ses destinées futures. Qu'elle forme une république 
ou une monarchie, peu nous importe. Qu'elle soit 
gouvernée par un archiduc ou par un Indien pur 
sang, nous nous en lavons les mains. Nous avons 
déjà dépensé deux cents millions pour en recouvrer 
soixante ; nous demandons de ne pas dépenser un mil- 
liard pour recouvrer deux cents millions. Qu'on traite 
avec qui l'on voudra, l'archiduc Maximilien, Jua- 
rez, Almonte ou Mgr Labastide, peu nous importe ; 
nous ne serons pas difficile sur le choix de la si- 
gnature à mettre au bas du traité. Qu'on leur accorde 
cinquante ans pour nous payer, cent, si l'on veut; 
mais, pour Dieu ! que l'on ramène au plus tôt nos 
troupes et notre drapeau, avant que de nouvelles 
complications s'engagent et nous entraînent dans 



EN AMÉRIQUE. 151 

une voie sans gloire. Pourquoi avons-nous été au 
Mexique? c'est ce que nous n'avons jamais réussi à 
comprendre; mais nous ne comprenons que trop les 
raisons capitales qui nous conseillent d'en revenir. » 

De son côté, M. Adolphe Debelleyme, dont la car- 
rière parlementaire depuis 1852 est pure de tout 
acte d'opposition, a donné la preuve d'un dévoue- 
ment réel aux institutions actuelles en publiant une 
brochure qui fait ressortir, avec de grands ménage- 
ments de langage , les dangers de la question du 
Mexique, et conclut nettement aussi à l'évacuation. 
Si ces sages conseils sont suivis, ils nous aideront 
d'abord à sortir d'une entreprise aventureuse, en- 
suite à retrouver des inspirations politiques plus 
conformes à nos véritables intérêts pour diriger nos 
rapports avec les Etats-Unis. 

Le gouvernement en déférant aux vœux de l'opi- 
nion publique, reconnaîtra, il est vrai, qu'il a fait 
fausse roule, mais il serait beaucoup plus dange- 
reux pour lui de rester le seul à ne s'en pas aper- 
cevoir. Il a d'ailleurs devant lui de mémorables 
exemples, que nous nous permettrons de rappeler en 
terminant. Au début de son consulat, Bonaparte 
avait déjà de grand desseins sur l'Amérique, il voir 
lait, lui aussi, opposer une barrière aux agrandisse- 
ments de la race saxonne. En même temps donc qu'il 
envoyait son beau-frère Leclerc avec une armée de 
20,000 hommes pour reconquérir Saint-Domingue, 



152 LÀ POLITIQUE FRANÇAISE EN AMÉRIQUE. 

il traitait avec l'Espagne de l'acquisition de la Loui- 
siane. Après quelques succès et une prise de posses- 
sion momentanée de l'île, les obstacles surgirent de 
tous les côtés, et l'expédition, que saluaient tant d'es- 
pérances, se termina par un désastre. Restait la 
Louisiane, qui devenait entre les États-Unis et la 
France une cause de dissentiments, et que de plus 
l'Angleterre se préparait à nous enlever. Heureuse- 
ment le premier consul comprit l'étendue de sa faute, 
n'hésita pas à la réparer, céda la Louisiane aux États- 
Unis, et s'assura ainsi, de l'autre côté de l'Atlantique, 
des alliés puissants et dévoués. Ne serait-il pas cent 
fois préférable de suivre cette politique sensée plu- 
tôt que d'imiter l'inflexible obstination avec laquelle, 
dix ans plus tard, Napoléon I er refusait toute conces- 
sion à l'Europe entière soulevée contre ses préten- 
tions à la monarchie universelle? 



PROTESTATION 



DES HABITANTS DE LA CAROLINE DU NORD 



CONTRE LÀ CONTINUATION DE LA GUERRE 



PROTESTATION 



DES HABITANTS DE LA CAROLINE DU NORD 



CONTRE LA CONTINUATION DE LA GUERRE 



Raleigh (Caroline du Nord), août 1865. 

On a comparé la guerre actuelle à l'ancienne lutte 
révolutionnaire contre la mère patrie, mais il n'y 
a guère d'analogie entre les deux cas. Les treize 
colonies n'éiaient pas, comme l'ont toujours été les 
États du Sud, égales en droits politiques aux autres 
Etats de l'empire britannique : elles ne jouissaient 
d'aucun pouvoir souverain; elles n'avaient pas le 
droit, comme nous l'avions, d'être représentées au 
parlement commun de l'Union brilannique; c'é- 
taient desimpies colonies, de pures dépendances de 
la mère patrie. Dans une heure de mauvaise inspira- 
tion, l'administration de George Grenville, et en- 



156 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

suite celle de lord North essayèrent d'imposer une 
taxe aux colonies. Cette oppression rencontra une 
résistance qui devint le prétexte d'autres oppressions 
encore plus injustes. Les colonies continuèrent à 
résister par les voies constitutionnelles pendant près 
de dix ans. Elles adressèrent des représentations, 
des remontrances et des pétitions pour le redresse- 
ment des griefs ; mais ce fut en vain. 

Enfin elles prirent les armes, dans le but avoué 
d'obtenir justice. Elles renièrent solennellement 
toute intention de se séparer de la mère patrie, car 
elles étaient aussi loyales dans leurs sentiments d'at- 
tachement à la constitution britannique que les 
habitants deSurry ou de Cornwall. Elles avaient le 
ferme espoir que cette démarche résolue leur ferait 
rendre justice, mais l'avis de tous les grands hommes 
d'Etat du siècle — des Châtain, des Cambden, des 
Burke, des Fox, des Rockingham et d'autres — ne 
prévalut pas dans l'esprit étroit d'un monarque 
arriéré sur la bigoterie du ministère qui dirigeait 
alors les destinées de l'empire britannique. Espérant 
encore, les colonies continuèrent pacifiquement la 
lutte pendant toute une année. Puis le Parlement 
anglais déclara que les colonies n'étaient plus sous 
la protection de la mère patrie. Alors enfin, elles 
n'eurent plus d'autre ressource que de proclamer 
leur indépendance et de la défendre, au prix de leur 
sang et de leur vie. 



EN AMÉRIQUE. 157 

La bataille de Lexinglon fut livrée le 19 avril 1 775, 
et le 12 avril 1776 le Congrès pro isoire de la Ca- 
roline du Nord a autorisa ses délégués au Congrès à 
se joindre aux délégués des autres colonies pour pro- 
clamer l'indépendance et former des alliances étran- 
gères. » Le 15 mai, la Virginie, par l'organe de sa 
convention, donnait pour instructions à ses délégués 
au Congrès continental « de proposera ce corps de 
déclarer les colonies unies États libres et indépen- 
dants, affranchis de toute allégeance ou de toule dé- 
pendance de la couronne ou du Parlement de la 
Grande-Bretagne. » Le 4 juillet 1776, la Déclaration 
d'indépendance à jamais mémorable était pro- 
clamée. 

Mais quelle différence aujourd'hui dans la con- 
duite des sécessionnistes! Il y a des années qu'ils 
semblent avoir décidé que l'Union devait être dé- 
truite, et ils se sont mis à l'œuvre pour forger des 
griefs qui parussent leur fournir un prétexte décent 
pour l'accomplissement de leurs plans prémédités. 
Le premier effort a eu lieu aux jours de la nullifica- 
tion par les sécessionnistes de la Caroline du Sud. 
Le grief dont on se plaignait alors était le tarif, 
bien que l'État de la Caroline du Sud eût été lui- 
même, depuis la fondation du gouvernement jus- 
qu'aux environs de cette période, un avocat aussi 
énergique d'un tarif élevé qu'aucun État de la Nou- 
velle-Angleterre. On fit un compromis, et la Caroline 



158 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

du Sud obtint tout ce qu'elle demandait ostensible- 
ment. Un tarif modeste, parfois avec quelque pro- 
tection, devint la politique traditionnelle du gouver- 
nement, qui ne s'en départit jamais, sauf la courte 
périodedu tarif de 1842. Les sécessionnistes n'étaient 
pas encore satisfaits. Immédiatement après l'adop- 
tion du bill de compromis de M. Clay, le journal 
organe des sécessionnistes à Washington déclarait 
« que le Sud ne pourrait jamais être uni sur la 
question du tarif, et que celle de l'esclavage était la 
seule qui pût l'unir. M. Calhoun, si nous ne nous 
trompons, tenait le même langage à Abbeville, dans 
la Caroline du Sud, vers la même époque. Naturel- 
lement tous ses moindres adhérents l'imitèrent. Alors 
commença cette violente agitation de la question de 
la servitude du noir, qui atteignit presque son pa- 
roxysme lors de l'admission delà Californie, en 1850. 
Ce fut encore matière à compromis, grâce aux 
efforts de ces hommes d'État immortels, MM. Web- 
ster, Clay et autres. 

Tout le pays parut d'abord satisfait de l'arrange- 
ment, mais on s'aperçut bientôt qu'il y avait parmi 
les extrêmes du Sud des esprits inquiets, que ne sa- 
tisferait rien moins que la dissolution de l'Union. 
On peut prendre W. L. Yancey comme le type de 
cette classe de politiciens. Il recommença sur-le- 
champ à agiter la question. 11 se rendit à la Conven- 
tion nationale démocratique de Baltimore, en 1852, 



EN AMÉRIQUE. 1Ù9 

en qualité de délégué de l'Alabama. Il y proposa 
l'ultimatum aux lermes duquel il continuerait a 
agir avec le parti démocratique, ultimatum moyen- 
nant lequel, selon lui, les Etats à esclaves consenti- 
raient à resier dans l'Union, demandant que la doc- 
Irine de la non-intervention du Congrès à l'égard 
de l'esclavage dans les territoires fut insérée dans 
le programme démocratique. M. Yancey échoua et 
refusa de soutenir l'élude la Convention, M. Pierce. 
Toutefois, il ne put dès lors créer un grand schisme 
dans le parti démocratique, tant était profond le 
calme que le compromis de 1 850 avait produit. En 
1856, il revint comme délégué de l'Alabama à la 
Convention de Cincinnati, avec son dernier ultima- 
tum dans sa poche. Contrairementà ses vueset à son 
attente, il fut inséré dans le programme de Cincin- 
nati, et n'ayant plus d'excuse, il soutint M. Buchanan 
pour la présidence dans l'automne de cette année. 
En même temps, cependant, cette fatale mesure, le 
rappel du compromis du Missouri, avait été con- 
sommée. Elle fut enlevée par quelques radicaux du 
Sud, aidés de quelques démocrates du Nord. Le but 
avoué de son auteur était d'ouvrir à l'esclavage les 
territoires au nord de la ligne du compromis du 
Missouri, malgré l'arrangement de 1820, d'après 
lequel cette ligne devait diviser à jamais les Étals 
libres et à esclaves. On a dit que le compromis de 
1820 était inconstitutionnel ; comment? et qu'est- 



160 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

ce que cela faisait au but? C'était un pacte solennel 
entre les deux sections du pays, fait pour résoudre 
la question la plus brûlante. Sans égard pour sa 
constitutionnalité, on aurait dû au moins le regarder 
comme une loi organique et l'observer comme un 
pacte aussi sacré quela Constitution même. 

L'effet de cette mesure fut grand et rapide, et l'on 
ne peut guère douter qu'il fut ce que ses auteurs en 
attendaient. Le résultat fut la formation au Nord 
d'un grand parti contraire à l'extension ultérieure 
de l'esclavage, et ce parti réussit presque à élire 
M. F rémont, son candidat, à la présidence, en J 856. 
Après l'élection, ce parti sembla s'amoindrir, jus- 
qu'à ce que l'esprit antiesclavagiste fût révolté dans 
tout le Nord par la tentative, de la part de l'admi- 
nistration de M. Buchanan, d'imposer la constitution 
Lecompton et l'esclavage au peuple du Kansas, en 
dé] it des vœux bien connus et souvent exprimés des 
trois quarls de ses citoyens. Malgré cette mesure in- 
justifiable, le parti républicain était redescendu à 
des proportions modérées, et il est même douteux 
qu'il eût pu réussir à l'élection présidentielle de 
1860, si les sécessionnistes, Yancey en tête, n'a- 
vaient pas résolu qu'il réussirait. 

Quand M. Yancey et son parti eurent obtenu, 
contre leur désir, l'inserlion de leur ultimatum de 
non-inlervention dans le programme de Cincinnati, 
ils se mirent à l'œuvre pour en fabriquer un autre 



EN AMÉRIQUE. 161 

et le présenter, en 1860, à là Convention de Char- 
leslon. Abandonnant leur doctrine de non-inlerven- 
tion, ils se jetèrent dans l'extrême opposé, et deman- 
dèrent que l'intervenlion du Congrès pour la pro- 
tection de l'esclavage dans les territoires fît partie 
du programme de Charleslon. Ils savaient bien qu'on 
ne se rendrait pas à cette demande, et ils ne souhai- 
taient pas qu'on s'y rendît. Leur but était d'amener 
la retraite de la Convention des délégués des États à 
coton, d'ôter ainsi toute chance à la nomination de 
M. Douglas, et de diviser le parti démocratique 
pour assurer l'élection de M. Lincoln. De cette façon, 
ils se forgeaient eux-mêmes un grief, qui semble- 
rait les justifier dans l'exécution de leur projet, lon- 
guement médité, de détruire l'Union. 

Tout cela, ils l'ont accompli, et l'élection de 
M. Lincoln a peut-être été acclamée avec plus de joie 
à Charleston qu'à New-York. Nous leur rendrons la 
justice de constater qu'ils ont prétendu avoir quel- 
ques autres griefs ; entre autres, que certains Etats 
du Nord, gênaient, par leurs statuts, l'exécution de 
la loi des esclaves fugitifs : les Etals qui avaient le 
plus à se plaindre de ce chef voulaient rester dans 
l'Union, tandis que la Caroline du Sud, qui a donné 
le branle, n'avait peut-être jamais perdu un esclave. 
Ce qu'il faut bien se mettre dans l'esprit, c'est 
qu'aucun acte du gouvernement national ne con- 
stituait une partie de leurs griefs. Ils n'alléguaient 



162 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

pas qu'aucun acte du Congrès eût lésé leurs droits, 
et les décisions de la Cour suprême étaient celles 
qu'ils auraient pu dicter eux-mêmes. Enfin, même 
au moment de l'inauguration de M. Lincoln, si les 
Etals cotonniers avaient permis à leurs sénateurs et 
à leurs représentants de rester à Washington, ils 
auraient eu dans les deux chambres du Congrès une 
majorité décidée en faveur de l'extension de l'es- 
clavage et contraire au parti qui avait élu le prési- 
dent. 

Le grand motif de plainte était qu'un homme 
opposé à l'extension de la servitude dans les territoi- 
res avait été élu président des États-Unis, conformé- 
ment aux règles de la Constitution qu'il devait jurer 
de défendre et de protéger ; un homme qui répu- 
diait tous moyens autres que les moyens constitution- 
nels pour l'accomplissement de ses vues. Dans de 
pareilles circonstances, il semble que s'ils avaient 
eu des griefs réels, leur conduite était toute tracée; 
ils auraient dû imiter celle de nos pères de la Révo- 
lution. Quand les États se sont assemblés en conven- 
tion, au lieu de commencer par proclamer leur in- 
dépendance, ils auraient clairement et brièvement 
exposé leurs griefs, et en auraient demandé le re- 
dressement en termes respectueux, quoique fermes 
et décidés. Ils auraient épuisé tous les moyens con- 
stitutionnels d'obtenir des garanties, s'il en était 
besoin, par représentations, par remontrances, par 



EN AMÉRIQUE. 163 

pétitions. Tous ces moyens échouant, ils auraient du, 
à l'exemple de nos aïeux de la Révolution, combattre 
pour leurs droits dans l'Union, jusqu'à ce qu'ils 
fussent chassés. Une pareille conduite nous eût con- 
cilié, comme à nos pères, le respect, la sympathie 
et l'assislance des autres nations. Au lieu de cela, 
nous n'avons pas un ami en Europe : car telle n'a 
pas été la conduite que ces hommes d'Étal, qui se 
croient si sages, ont voulu tenir. Quand on la leur 
a conseillée ou recommandée, ils ont éludé le con- 
seil par une longue liste de promesses pompeuses, 
qui semblaient assez splendides pour éblouir l'es- 
prit. 

D'abord et avant tout, ils ont promis que la sé- 
cession serait pacifique. 

Secondement, ils ont promis que, si par hasard la 
guerre éclatait, ce serait une guerre très-courte, 
qui ne durerait pas six mois; que les Yankees ne se 
battraient pas; qu'un homme du Sud pouvait les 
vaincre dans la proportion de dix contre cent ; que 
l'Angleterre et la France nous reconnaîtraient 
promptement et nous prêteraient toute l'aide que 
nous pourrions désirer; que, quelle que fût leur 
opinion abstraite au sujet de l'esclavage, leurs inté- 
rêts pousseraient ces puissances à encourager sa 
perpétuation dans le Sud ; que si, après tout, elles 
n'étaient pas disposées à nous secourir, le coton 
était roi et amènerait bientôt toutes les têtes cou- 



164 LA rOLTTIQUE FRANÇAISE 

ronnées d'Europe à nous supplier à genoux, et les 
forcerait à lever le blocus, s'il y en avait un d'établi , 
dans les trente jours, dans les soixante jours, dans 
les cent vingt jours, dans les six mois, dans les neuf 
mois, dans l'année au plus tard. 

Troisièmement, ils ont promis que tous les Etats à 
esclaves, sauf leDelaware, se joindraient à la con- 
fédération du Sud, que l'esclavage ne serait pas seu- 
lement maintenu dans les Etats, mais encore étendu 
dans tous les territoires où peut vivre le nègre; que 
tous les griefs nés de la non-exécution de la loi des 
esclaves fugitifs seraient promptement redressés; 
que la propriété de l'esclave serait établie sur une 
base aussi sûre que celle du sol. 

Quatrièmement, il nous ont promis que le nou- 
veau gouvernement serait une pure confédération 
d'États jouissant d'une souveraineté absolue et égaux 
en droits; que les Etats ne seraient pas tyrannisés 
par un despotisme semblable à celui de l'ancien 
gouvernement de Washington; que la glorieuse doc- 
trine des droits des États et de la nullification, telle 
qu'elle a été formulée par M. Calhoun, serait toute- 
puissante dans la nouvelle confédération ; que la 
souveraineté des Etats et leurs décisions judiciaires 
seraient respectées comme sacrées. 

Cinquièmement, ils nous ont promis l'établisse- 
ment rapide et permanent du meilleur et du plu s 
opulent gouvernement de la terre, dont le crédit 



EN AMÉRIQUE. 465 

serait plus solide que celui de toute autre nation, 
dont la prospérité et le bonheur feraient l'envie du 
monde civilisé. 

Et enfin, ils nous ont promis que, si la guerre 
s'ensuivail, ils seraient sur le champ de bataille et 
répandraient, s'il le fallait, jusqu'à la dernière 
goutte de leur sang pour la cause de leur bien-aimé 
Sud. 

Voilà quelles ont été leurs promesses. Voyons quels 
ont été leurs actes. 

Au lieu de la sécession pacifique qu'ils ont pro- 
mise, ils ont soulevé une guerre, telle que nulle 
autre semblable n'a désolé auparavant aucun pays, 
depuis que les barbares du Nord ont renversé l'em- 
pire romain. 

Loin de s'être terminée en six mois, comme ils 
l'avaient dit, la guerre a déjà duré plus de deux ans, 
et, si leur politique triomphe, elle durera plus de 
deux ans encore. Malgré leurs prédictions, let> 
Yankees se sont battus en maintes occasions avec 
une valeur et une résolution dignes de leurs ancêtre?- 
de la Révolution, dignes des descendants de ces aus 
tères puritains dont l'âme héroïque et le zèle reli- 
gieux ont fait de l'armée d'Olivier Cromwell la 
terreur du monde civilisé, ou de ces huguenots 
français qui, trois fois dans le seizième siècle, ont 
héroïquement lutté avec des chances diverses contre 
tout le génie de la maison de Lorraine et toute la 



160 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

puissance de la maison de Valois. L'Angleterre el la 
France ne nous ont pas reconnus, n'ont pas levé le 
blocus, ne nous ont pas montré la moindre sympa- 
thie, et il n'y a pas de probabilités qu'elles nous en 
montrent jamais. Ce qui est universellement reconnu 
aujourd'hui, c'est que le coton n'est pas roi. LeMary- 
land ne s'est pas joint à la Confédération ; le Kenlucky 
et le Missouri n'ont jamais été réellement avec nous. 
JNfon-seulemenI l'esclavage n'a pas été rigoureuse- 
ment maintenu dans les Etats ni étendu dans les 
territoires, mais encore le Missouri a passé un acte 
d'émancipation, et le Maryland est prêt à en faire 
autant plutôt que de quitter sa place dans l'Union. 
Le dernier espoir d'obtenir un pied dans les terri- 
toires pour y propager la servitude est à jamais perdu 
pour la Confédération. 

Non-seulement on n'a pas remédié aux griefs 
causés par la non -exécution de la loi des esclaves fu- 
gitifs dans quelques États du Nord, mais encore le 
Sud a perdu, depuis l'inauguration de la sécession, 
plus d'esclaves qu'il ne s'en serait jamais sauvé en 
cinq siècles avec le maintien de l'Union. Comment 
ont-ils tenu leur promesse de respecter la souverai- 
neté et les droits des Etats? Quel que puisse être le 
gouvernement en théorie, nous avons en fait une 
grande centralisation militaire, qui ignore presque 
entièrement l'existence des États, et n'a nul égard 
aux décisions de leurs plus hauts tribunaux judi- 



EN AMERIQUE. 167 

ciaires. Le grand despotisme central de Washington, 
comme ils se sont plu à l'appeler, était, avant la ce- 
cession et quelque temps encore après elle, un 
gouvernement doux et bienfaisant en comparaison 
du despotisme central de Riclimond, sous lequel 
nous vivons aujourd'hui. 

Au lieu de l'établissement rapide et permanent 
du meilleur et du plus opulent gouvernement de 
l'univers, avec un crédit sans limites, qu'avons-nous? 
Malgré toutes les victoires qu'ils prétendent avoir 
remportées, ils ont perdu les Etats du Missouri, du 
Kenlucky, l'Àrkansas, le Texas, la Louisiane, IcMis- 
sissipi et le Tennessee, et ils les ont perdus pour 
toujours : selon toutes les probabilités, il faudra 
bientôt y joindre l'Àlabama. Des treize Etats primi- 
tifs, il en restera cinq à la Confédération, et dans 
ces cinq, les Yankees possèdent beaucoup de points 
importants et le tiers de leur territoire. Jusqu'ici, 
les Yankees ont toujours gardé toutes les places 
importantes qu'ils ont prises, et tout indique que 
Charleston sera bientôt du nombre. La campagne 
du général Lee en Pensylvanie a été sans nul doute 
un échec, et avec cet échec s'est évanouie la dernière 
espérance de conquérir la paix par une invasion heu- 
reuse du pays de l'ennemi. Notre armée a certaine- 
ment été très-affaiblie et très-découragée par cet échec 
et parla chute deWicksburg. Personne ne peut dire 
combien de temps Piichmond même sera en sûreté. 



108 LA POLITIQUE FRANÇAIS!-: 

Comme le disait VAnquirçr de celte ville, il y a 
quelque temps: « Les Yankees gagnent du terrain 
sur nous lentement, mais sûrement, acre par acre, 
mille par mille. » À moins d'une intervention de la 
Providence en notre faveur, intervenlion dont je ne 
vois guère de signes, nous serons, avant qu'il soit 
longtemps, un peuple subjugué. 

Est-il nécessaire de parler de notre crédit illimité, 
basé sur la garantie du roi coton? Quand nous 
voyons un des E'ats les plus influents de la Confé- 
dération refuser de garantir la plus grande parlie 
de l'émission confédérée; quand le gouvernement 
confédéré lui-même répudie jusqu'à un certain point 
ses plus solennelles obligations, nous ne pouvons 
que supposer que la confiance des autres nations 
dans la bonne foi et le crédit de ce gouvernement 
est très-limitée. Pour ce qui est de leur promesse 
d'aller à la guerre et de verser la dernière goutte de 
leur sang pour la cause de leur bien-aiméSud, nous 
n'en voyons pas l'accomplissement. Chacun sait 
comment les sécessionnistes de la Caroline du Nord 
ont tenu leur promesse; chacun sait que les chefs, 
à quelques honorables exceplions près, ne combat- 
tront ni ne négocieront jamais. 

Quel déplorable spectacle présente à nos yeux 
l'histoire des deux dernières années! À quelle situa- 
tion désespérée nous ont-ils menés, et pourquoi? 
Ils disent qu'ils ont agi ainsi parce que le Nord re- 



EàN AMÉRIQUE. 160 

fusait de nous donner des garanties dans la question 
de l'esclavage. Nous avons déjà établi que pas une 
des conventions des s?pt Etats cotonniers n'en avait 
demandé. Bien plus, elles ont refusé d'accepter 
celles que leurs amis des États frontières leur au- 
raient obtenues. 

Lors de sa session régulière, en janvier 1861, la 
Caroline du Nord a adopté des résolutions, nommant 
des commissaires au Congrès de la paix à Washing- 
ton et à la Convention rassemblée à Montgomery, 
Alabama', en février 1861 , dans le but de voter 
une constitution et d'établir un gouvernement pro- 
visoire des États confédérés d'Amérique. Sur la mo- 
tion de celui qui écrit ces lignes, la résolution nom- 
mant des commissaires à Montgomery fut amendée, 
de façon à leur donner pour instructions « d'agir 
seulement comme médiateurs, et de faire tous les 
efforts possibles pour rétablir l'Union sur la base des 
propositions Critlenden , telles qu'elles avaient été 
modifiées par la législature de la Virginie. Les 
commissaires porteurs de ces instructions étaient 
M. D. L. Swan, le général Ransom et M. John 
L. Bridgers, qui, à leur retour, soumirent un rap- 
port à S. Exe. le gouverneur Ellis. Celui-ci le ren- 
voya à la législature, qui le fit imprimer avec les 
documents législatifs de celte année, parmi lesquels 
on peut le consulter. Dans ce Rapport, les commis- 
saires constatent qu'ils ont eu toutes les occasions 



170 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

possibles de s'assurer de l'opinion publique dans les 
Etats cotonniers, et ils ajoutent: « Nous regrettons 
d'être forcés de rapporter, comme résultat de nos 
enquêtes, qu'il n'y a qu'une très faible minoriié 
dans ces Etals, disposée, pour le moment, à soutenir 
une proposition quelconque d'arrangement qui 
amène une reconstruction de notre Union nationale. 
Vu cet état de choses, nous n'avons pas estimé qu'il 
fût de notre devoir d'assister à une des séances se- 
crètes du Congrès. Les résolutions de l'assemblée 
générale sont déposées devant lui. Les lui ayant 
soumises comme une offre de paix, nous aurions 
médiocrement rempli notre mission en entrant dans 
des discussions qui ne serviraient qu'à envenimer la 
lutte. » 

Mais , dira-t-on , on n'aurait pu obtenir du Nord 
ces garanties. Nous l'admettons, et nous citons ce 
morceau historique uniquement pour prouver que, 
quoi que l'on eût pu obtenir, rien n'aurait été ac- 
cepté. En outre, le Congrès des Etats-Unis avait voté, 
par une majorité constitutionnelle des deux tiers, la 
proposition rapportée par M. Corwin , du comité 
des "26, d'amender la Constitution de manière à per- 
pétuer l'esclavage dans les États. Quelles plus fortes 
garanties pouvait-on donner, au moins en ce qui 
concernait les Etats? Il est difficile de l'imaginer. 
Alors, sur quoi roulait donc la querelle? Sur les 
territoires. Durant la session du Congrès, qui a été 



EN AMERIQUE. 171 

close le 4 mars 186 1 , des actes ont été adoptés pour 
pourvoir au gouvernement des trois nouveaux terri- 
toires restant: le Colorado, le Nevada et le Dacotah. 
Ces acles ne contiennent ni trace ni vestige du pro- 
viso de Wilmot, ni aucune autre prohibition contre 
l'introduction de l'esclavage. D'autre part, ils 
déclarent expressément, entre autres choses, a qu'au- 
cune loi ne sera passée qui puisse mettre en 
péril les droits de propriété particulière ; qu'on ne 
fera aucune distinction en taxant les différents genres 
de propriété, mais que toutes les propriétés sujettes 
à être imposées le seront en proportion de leur 
valeur. » 

Maintenant, si l'on considère que ces trois terri- 
toires sont au Nord du 56° 50', et que dans le nou- 
veau territoire aujourd'hui fondé par les Etats-Unis 
au sud de cette ligne, l'esclavage existe actuellement 
et est reconnu par la loi du territoire, on peut bien 
se poser cetle question : « Quoi donc valait la peine 
d'une querelle, à plus forle raison d'une guerre? » 
Voilà une solution de la question des territoires éma- 
nant d'un Congrès républicain, qui a donné au Sud 
ce qu'il avait toujours demandé jusqu'au temps de 
la convention de Charleslon , et bien plus que ce 
qu'il pouvait, en tout cas, espérer par la séces- 
sion. 

Certes, nous pensons qu'il doit élre clair à présent 
que la sécession, lors même qu'elle eût pu s'effectuer 



172 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

pacifiquement, n'aurait pas été un remède pour les 
griefs dont on se plaignait. Bien plus, en ce qui 
touche les griefs naissant de l'impossibilité d'obtenir 
le retour de nos esclaves fugitifs, nous pensons qu'il 
doit être évident aujourd'hui que la sécession aurait 
été une aggravation du mal au lieu d'un remède; 
nous pensons que tous les hommes calmes et sans 
passion sont partout prêts à admettre qu'il aurait 
beaucoup mieux valu pour nous d'avoir accepté les 
offres proposées et maintenu la paix et l'Union, que 
d'avoir plongé cette patrie, jusque-là heureuse, dans 
les horreurs de cette guerre désolante, qui a étendu 
un suaire sur tout le pays, a porté le deuil dans 
toutes les familles, a désolé des centaines de mille 
foyers, a rempli les villes et les campagnes d'inva- 
lides et d'estropiés, de veuves et d'orphelins; a semé 
la pauvreté, a gaspillé des centaines de mille d'exis- 
tences et des centaines de millions de trésors; a rem- 
pli nos maisons d'indigents et nos hospices de bles- 
sés, uniquement pour jeter l'institution de l'escla- 
vage, que l'on proclame le mobile de la guerre, 
dans un péril plus grand que ceux qu'elle a jamais 
courus. 

Si tel est l'état dans lequel les chefs sécessionnistes 
ont mis le pays, la question suivante se présente 
d'elle-même: «Y a-t-il quelque remède? » De remède 
radical, complet et égal au mal, il n'y en a pas ; car 
qui peut rendre les êtres aimés qu'on a perdus, effa- 



EN AMÉRIQUE. 173 

cer les désolations ressenties, bannir immédiatement 
le deuil de notre pays? Il est cependant un remède 
qui, avec la main secourable du temps, accomplira 
beaucoup, énormément ; un remède qui, joint à l'é- 
nergie qui suit ordinairement les guerres de désola- 
tion, en effacera peut-èlre presque toutes les traces 
dans l'espace d'un demi-siècle : ce remède, c'est la 
paix, une prompte paix ! Mais ils disent que nou s 
sommes dans une telle situation que nous ne pouvons 
faire aucune proposition de paix ; qu'ayant proclamé 
notre indépendance, il nous faut combattre jusqu'à 
ce qu'elle soit volontairement reconnue par les Etals- 
Unis ou jusqu'à ce que nous soyons entièrement sub- 
jugués. Lors delà réunion du Parlement britannique, 
qui eut lieu le 15 décembre 1792, le roi, dans son 
discours aux deux Chambres, déclara son intention 
de faire la guerre à la République française. Quand 
on discuta l'adresse en réponse à ce discours, il s'en- 
suivit un mémorable débat. Cb. J. Fox prononça à 
cette occasion une de ces puissantes harangues qui 
ont rendu son nom immortel, qui l'ont marqué à 
jamais comme un des plus forls orateurs anglais, 
comme le premier des hommes d'Etat de la Grande- 
Bretagne. Dans le courant de son discours il s'écria : 
«Nous dédaignons de négocier. Pourquoi? Parce 
que nous n'avons pas de ministre à Paris, Pourquoi 
n'y avons-nous pas de ministre ? Parce que la France 
est une république. Ainsi, nous devons payer la 



17 I LA POLITIQUE FRANÇAISE 

guerre du sang et de l'argent du peuple pour une 
formalité. La roule du sens commun est simple, unie 
et droite ; celle de l'orgueil et de la formalité puérile 
est aussi rude que tortueuse. » Dans le langage pas- 
sionné de M. Fox, nous demanderons si nous devons 
payer la guerre du sang et de l'argent du peuple 
pour une formalité puérile? Suivrons-nous le sentier 
de l'orgueil et de la vanité pointilleuse, aussi rude 
que tortueux, ou bien prendrons -nous la route sim- 
ple, unie et droite du sens commun, qui peut con- 
duire aux plus heureux résultats? Les quatre cin- 
quièmes du peuple de cette portion de la Caroline du 
Nord, que baigne pendant une longue suite de milles 
la rivière Yadkin, et, nous le croyons, les quatre 
cinquièmes de tout l'État, sont en faveur de ce der- 
nier parti. 

La seule grande demande du peuple de l'Etat est 
la paix; la paix, avec des termes qui ne nous asser- 
vissent ni ne nous dégradent. 11 préférerait bien 
peut-être que l'indépendance du Sud fût reconnue, 
mais il croit qu'elle ne peut plus être obtenue à pré- 
sent ; envoyant la situation des affaires, il ne voit 
pas qu'il y ait lieu d'espérer beacoup pour l'avenir. 
Si, sans aucuns moyens de recrutement, se demande- 
t-on naturellement, nous ne pouvons maintenir nos 
propres armées contre celles que les Yankees ont 
actuellement en campagne, comment ferons-nous 
pour leur résister quand ils y auront joint les 500,000 



EN AMERIQUE. 175 

nouvelles recrues qui seront bienlôL prêtes, tandis 
qu'ils peuvent toujours remplir leurs cadres sur une 
grande échelle, sinon sur le 'pied du maximum, grâce 
aux nombreux aventuriers qui arrivent constamment 
dans leurs ports de tous les pays d'Europe? Enfin, 
si l'indépendance ne peut être reconnue, le peuple 
est pour des conditions de paix honorables, des con- 
ditions qui ne nous dégradent pas. 

Par quelle voie les ouvertures doivent-elles être 
faites ou le mouvement inauguré? C'est ee que nous 
laissons à proposer aux hommes d'État les plus sages 
et les plus capables. Cependant, nous conseillerons 
au peuple d'élire au prochain Congrès des membres 
qui soient en faveur d'un armistice de six mois, et en 
même temps en faveur de la soumission de toutes 
les questoins en litige à une convention de délégués 
de tous les Etats du Nord et du Sud, lesdits délégués 
devant être élus par le peuple lui-même, de façon à 
être agréés par les deux parties. Il en est d'autres 
qui désirent que le peuple de la Caroline du Nord 
soit consulté dans sa capacité souveraine, et qu'il 
nomme une Convention. La législature lui soumet- 
trait la question de «convention eu de non-conven- 
tion, » comme elle a fait en 1801. Une semblable 
Convention ne manquerait pas d'être l'expression des 
sentiments du peuple de l'État, attendu que tous, 
citoyens et soldats, seraient consultés. 

En lerminant, nous supplions les amis de l'hu- 



176 LA POLITIQUE FRANÇAISE 

inanité, par tout l'État, de déployer leurs efforts les 
plus énergiques, dans le but d'obtenir aussi promplc- 
ment que possible une paix honorable. 

(Extrait du Standard, journal officiel de 
la Caroline du Nord.) 



l'AMS. — IM1'. SIMO.N I1AÇOX KT GOMl\, KCK d'eRFURTB, 1. 



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